Brouillard-des-Bois

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Un monde. Toute une construction intime, personnelle. De quoi sont faites les contrées que nous sommes seuls à fouler au plus profond de nous-même ? Quelles sont les structures qui les maintiennent, les horizons qui les prolongent, de quelle matière est fait le sol de nos rêves, qui sont autant de cauchemars ? Il semble que les mots aient ici une importance primordiale, à travers ce qu’ils font de nous, ce qu’ils en disent et la façon dont ils peuvent jouer avec nos choix et nos sentiments. Dans le choix des mots de l’enfance, se cachent beaucoup des particules qui composeront l’adulte que nous avons fini par devenir.

Les miens correspondent à une mythologie plutôt rurale. Nous pourrions dire « champêtre » si la sémantique dont nous parlons ici n’était pas si terrible, si elle n’avait pas envahi les arcanes les plus secrets et angoissants de ma construction. Ce sont là les mots dont seuls quelques initiés connaissent l’existence : Brouillard-des-bois, Père Lapiteau, Livenne. La seule évocation de ce monde fantasmé éveille en moi des trésors de stupeur, des univers entiers de crainte et de souvenirs. Dans ces contrées anciennes, c’est tout un bestiaire qui s’agite, comme une galerie des monstres de l’enfance que l’on convoque pour un oui ou pour un non, comme une sorte de tableau vivant où prendraient vie l’ensemble des peurs de l’enfant que je suis toujours.

Le Père Lapiteau est de ces monstres qui ne vous quittent vraiment jamais. Le voilà tel l’épouvantail, le monstre aux dents longues et aux griffes acérées, l’enleveur d’enfants, le dévoreur dont on ne voit pas le visage, dont on ne connaît pas précisément les traits, lui caché derrière les arbres sombres, derrière les menaces et les ultimatums, lui le croque-mitaine qui viendra prendre, pour les punir dans la monstruosité secrète de son antre infernal, les enfants qui n’auront pas été sages et ceux qui n’auront pas su être prudents. Et je revois encore les proches, tantes et grands-mères, voisins ou amis, posant sur moi, sur mes cousins aussi, les regards inquiets de ceux qui savent, de ceux qui préviennent, de ceux qui le disent une dernière fois peut-être : « Sois sage, mon enfant, sinon le Père Lapiteau viendra et te mangera ! » L’enfant que je suis aujourd’hui, l’enfant au corps étiré sait désormais, au fond, que les Pères Lapiteau sont morts depuis bien longtemps, que l’épouvantail s’est disloqué aux vents de l’adolescence et qu’il ne reste plus aujourd’hui que quelques brindilles éparses lâchées dans les champs qui entourent la maison dont se sont évaporés les grands-parents et leur suite. Mais ces brindilles frémissent encore, prêtes à s’éveiller si un enfant imprudent venait à pénétrer sur les terres maudites. Et l’on entend parfois, à l’heure où la lune monte dans le ciel, un long murmure semblable à une plainte et sifflant sa haine entre les arbres mauves.

Car ces forêts sont hantées, investies par des forces supérieures à tout ce que nos yeux sont en mesure d’observer. Ici, c’est Brouillard-des-Bois, au fond du champ derrière les maisons d’en face. C’est là que prennent vie les fantasmes, toutes les peurs de l’enfance cristallisées dans l’espace dense, dans l’enchevêtrement végétal, dans ce bois qu’au fond je n’ai jamais pénétré. Je n’en avais pas besoin, ce que je savais de lui me suffisait. Car c’est là que la fantasmagorie prenait son sens et sa valeur : dans l’inconnu d’un monde que l’on me décrivait comme terrible, sans pitié, sans retour. L’enfant que j’étais alors semblait paralysé par l’enjeu, contraint par les puissances mystérieuses de la peur et de l’obéissance. Je ne pouvais d’ailleurs envisager le chemin inverse, la course vers les lieux opposés à cet enfer, barré par la rivière en bas du jardin, la Livenne dont j’ignorais alors le nom, et que l’on me présentait comme une prolongation de la malédiction, comme un des bras terribles du monstre, que l’on m’annonçait profonde et violente, roulant sans pitié en son lit et emportant les imprudents, à laquelle on m’interdisait tout accès et dont je sais aujourd’hui qu’elle n’était et qu’elle n’est toujours qu’un faible cours d’eau à priori inoffensif.

Rien, donc, rien ne me permettrait de m’échapper, de m’éloigner de ces bois terrible où vivaient le monstre et sa suite animale, ce Brouillard-des-Bois qui aurait pu s’appeler « Trouillard » et qui, je l’appris bien plus tard, s’appelait en fait « Drouillard-des-Bois »... La brume ajoutait, j’imagine, un peu de fantastique à l’ensemble. Là, à Reguignon, petit bourg bord de route dépendant de Marcillac, village un peu plus grand exhalant à longueur d’année le fumé terrible de la vignification, tout un monde a pris vie et a construit les cauchemars et les rêves. Les lieux étaient alors bien plus grands, colorés, monstrueux, vivants qu’aujourd’hui : l’enfance est une sorte de réalité augmentée.

Chacun possède son propre monde inventé, transformé au grès des rêves de l’enfance. Des souvenirs. Ces souvenirs sont faits de monstres, de promesses, de contrées fantastiques et de personnages bien plus grands et curieux qu’ils ne l’étaient en réalité, héros et assassins craints ou respectés. Le monde est ainsi surprenant : la réalité parvient à prendre des formes sans cesse renouvelées, ce qui passe devant nos yeux étant cet espace toujours mouvant, fluctuant au gré des croyances et des rencontres, les lieux n’étant jamais choses définitives. Au fond, ce que l’on croit voir, tous les rêves et les univers jaillis de cette vision sont bien plus importants que ce qui se passe vraiment. Essentiels et terribles.
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