Image de Isa

Isa

1370 lectures

327

FINALISTE
Sélection Jury

Les secondes s’égrènent. Lentement, inexorablement, indéfiniment. Au creux de cette errance, pas de vie. Pas de désirs. Rien. Juste ce cliquetis insupportable des aiguilles de la vieille horloge qui, elles, ne se sont par arrêtées. Lasse, vieille alors qu’elle est pourtant si jeune, à bout de souffle, Milène ne sait qu’attendre. Attendre que le temps passe. Que la souffrance s’estompe. Qui sait ? Peut-être, avec le temps. Vivante mais déjà morte, un peu. Depuis quand est-elle morte ? Il y a deux ans, un siècle, une éternité. Elle fronce les sourcils, cherche comment tout a commencé. Ses souvenirs creusent des vides, béance ancrée au fond de ses tripes. La douleur la tétanise. Encore.
C’était une nuit d’hiver presque comme les autres. Au dehors, quelques passants pressés, de-ci de-là, accélèrent le pas pour se protéger du froid mordant. Vite ! S’engouffrer à l’abri du vent dans la chaleur réconfortante de son appartement. Paysage saupoudré de neige légère qui se soulève et tourbillonne au gré d’un souffle de vent. Et, posé là, tel un diamant scintillant de mille feux dans son écrin de soie blanche, Le chalet, son bar préféré. Dans toute la vallée, nul autre n’égale la joie, la liberté, l’insouciance qui y avait toujours régné. Elle se souvient. La musique qui les enveloppe. Elle doit s’approcher pour mieux entendre sa voix. Douce, suave. Elle sent cette odeur, son odeur. Envie d’embrasser ces lèvres si bien dessinées. Un appel au baiser. Ou au viol. Une promesse de délice. L’alcool dans ses veines. Milène devrait s’en aller. Garder ses distances. Il est tard. Mais tout la retient : son rire, la beauté de son cou frêle, l’éclat de ses yeux. Il est temps de partir, elle le lui dit. Pour toute réponse, ses yeux vrillés aux siens et un uppercut de mots : « Je te veux. Je t’aime. Je t’aurai. Tiens, prend ça. C’est pour toi ! » Dans sa main aux longs doigts effilés, un collier qu’elle dépose au creux de sa paume. Un simple collier de perles noir ébène. Et, au milieu de tout ce noir, l’éclat d’une pierre blanche aux reflets d’arc-en-ciel. « Une pierre de lune pour une étoile. On partira loin, toi et moi. Crois-moi ! » Nulle place au doute dans ces yeux-là. Milène encaisse le coup, baisse les yeux sur le précieux collier qu’elle caresse du bout des doigts. Gorge serrée, surtout ne pas pleurer. La main de Léonie effleure le haut de sa cuisse puis glisse fermement sur son jean’s. Brûlure délicieuse au creux de son ventre. Une fois encore, une fois de plus, Milène se consume, se liquéfie. Surtout apprécier ces instants volés, précieux, délicieux. Surtout ne pas bouger.
Elle ferme les yeux. S’autorise à rêver. Et, après tout, si c’était vrai ? Si elle décidait là, maintenant, tout de suite, de partir. Oser. Agir. Briser ses chaînes. Pour vivre. La lune, pour elle, avec elle, elle sait qu’elle pourrait la décrocher ! Et elle emmerde tous ceux qui voudraient les en empêcher !
Ces deux-là n’en finissent pas de se dévorer des yeux, de se caresser du bout des doigts. Amoureuses transies, leurs rires qui s’enchaînent et s’emmêlent, leurs regards qui pétillent. La vie. La vraie. Celle qui vibre, danse, s’envole. Ni cage, ni barrière, ni limite. Milène, ce soir, a choisi. Et c’en est fini de son ancienne vie.
Oui mais.
Il y avait Lenny. Tatouages gravés sur la peau blême, regard de marbre, grand, sec, nerveux. Fier. Fouineur. Abruti, un peu, aussi.
À force de fouiller, il a trouvé. Et, quand il a su, quand il a compris, son ego démesuré l’a fait vriller. Son ventre s’est noué. De haine, de rage. Envie de tout casser. De les défoncer. Qu’importe ce qu’elles vivaient. Qu’importe ce qu’elles ressentaient. Milène était à lui. Et personne ne la lui enlèverait.
Déterminé, il est entré dans le bar. Léonie n’a pas eu le temps de répliquer. Je crois qu’elle ne l’a même pas vu arriver. Ses yeux se sont révulsés et elle est tombée, inanimée.
Fugacité d’un instant. Où tout pouvait peut-être encore changer. Milène croise, hébétée, le regard sombre de Lenny. Sur ses lèvres s’étire un sourire, cruel et lucide. Sa main ne tremble pas lorsqu’il retire la lame ensanglantée. Il s’approche d’elle. Tétanisée, elle sent la lame s’enfoncer dans ses entrailles, fouiller sa chair. Fulgurante douleur tandis que son corps sans force s’affaisse dans les bras de son bourreau. Elle sent, horrifiée, son haleine tiède et fétide au creux de son cou, dans un murmure acide il déverse sa haine à son oreille : « Crève Salope !». Elle est à sa merci. Les mots cognent dans son crâne, tapent dans son cœur au rythme du couteau de boucher qui la transperce. Elle sombre, anéantie de douleur. De sa main inerte glisse le collier de perles, noir ébène. Et sa pierre de lune. Dans un élan de haine, Lenny la fracasse d’un coup de pied rageur.
Partir. Vivre l’impossible. Décrocher la lune. Et elle emmerde tous ceux qui les en empêcheraient.
Oui mais.
Il y avait Lenny. Sept coups de couteaux diraient plus tard les journaux. La vie qui bascule. Les rêves qui reculent. Léonie est morte ce soir-là. Et le collier brisé, perles noires. Noir ébène. Profondément noir. Plus de pierre de lune pour illuminer toute cette obscurité. Elle sait maintenant que la lune, elle ne la décrochera pas.
Dans son joli salon, moquette et ambiance feutrée, elle n’a pas allumé. Devant sa baie vitrée, Milène regarde la ville qui s’étend à ses pieds. Une nuit d’hiver grise, froide. Ce soir-là, pas de paysage enneigé. Juste ce noir d’encre, et les fenêtres éclairées des immeubles à côté comme autant de lanternes abandonnées. Elle entend les heures qui s’égrènent, le temps qui passe, la vie qui file. Immobile. Le cliquetis insupportable de cette horloge, les secondes qui s’égrènent, le temps qui passe, qui file. Et elle, toujours immobile. Clouée dans son fauteuil douillet. Roues chromées argentées, elle regarde la ville sous ses pieds. Ils ne pourront jamais plus la porter.
Brisée, elle regarde la vie passer.
Sa vie passée.

PRIX

Image de Printemps 2019
327

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Carine Lejeail
Carine Lejeail · il y a
Votre texte est magnifique, l'écriture est fluide, précise juste. Et le thème est vraiment intéressant. Bravo. Ou quand l'amour gène le reste de la société... Un thème intemporel que vous trouverez en écho dans mon texte "journal de guerre" que je vous propose de lire; J'espère qu'il vous plaira comme m'a plu le vôtre :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

·
Image de Patrick Gibon
Patrick Gibon · il y a
je partage sur mon fachebouk "pour quelques lecteurs de plus" comme dirait le fameux ouest terne!
·
Image de Isa
Isa · il y a
Merci !!!! :o)
·
Image de Patrick Gibon
Patrick Gibon · il y a
très bel écrit sensible où justement en ces temps de 50ème anniversaire du "lancement" du mouvement LGBTI, arc-en-ciel à Nouille-Orque il est plus que nécessaire de mettre à bas l'homophobie et la domination patriarcale ancestrale;, signé un mâle pas mal féministe depuis père pet!
·
Image de Manodge Chowa
Manodge Chowa · il y a
Histoire emplie d'émotion et de cruauté. Merveilleusement bien conçue avec un vocabulaire de grande qualité. Bravo +5 sans hésiter! Je vous invite à lire Bonheur arc-en-ciel en finale de poésie. Bonne chance de Maurice.
·
Image de Isa
Isa · il y a
Merci Manodge Chowa ! :o)
·
Image de Eddy Bonin
Eddy Bonin · il y a
Pour une première, ici, c'est réussi. Bravo ! On attend le prochain avec impatience. Toutes mes voix d'encouragement :-)
Si un voyage surfant au Pays Basque vous tente, suivez la vague : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/hotel-du-palais

·
Image de Isa
Isa · il y a
Merci beaucoup Eddy !
·
Image de Daënor
Daënor · il y a
Bonjour Isa.
Un gros coup de cœur sur ce texte touchant, à la fois rempli de rancoeur, de larmes invisibles et d’amour infini. Un texte tout en équilibre qui jamais n’en fais trop, qui jamais nous ennui, qui jamais nous laisse de marbre. Milène et Léonie sont toutes deux des personnages que l’on a envie d’aimer, d’aider et qui mériteraient encore plus de mots, plus de textes, plus d’histoires. Cette histoire d’amour va pour moi bien au delà du sujet très actuel de relation amoureuse lgbt. C’est pour moi tout simplement une histoire d’amour entre deux êtres vivants brisée par l’égoïsme et la brutalité d’un tiers, d’un bourreau, d’un être humain. Qu’importe le genre, qu’importe le sexe, qu’importe la raison. Je trouve ton texte très universel pour cela : tout le monde est concerné.
Fait amusant par ailleurs, les Lenny tiennent très souvent les mauvais rôles dans les livres, séries ou bien films. Est-ce une malédiction haha ?
Il est évident que j’ai voté, autant pour le fond que pour la forme qui n’est pas en reste. Loin de là ! Un texte soigné, un rythme travaillé, une intensité réelle et un vocabulaire riche - sans jamais être lourd ou trop complexe. Je trouve par ailleurs que le rythme des phrases et des paragraphes me rappellent mon style d’écriture. Je t’en laisserai juger par toi même 🙂
Encore bravo donc et excellente finale !
Mes salutations,

·
Image de Isa
Isa · il y a
Mille fois Merci Daënor pour vos mots qui me vont droits au cœur... au passage, votre texte est magnifique ! Bravo ! :o)
·
Image de Daënor
Daënor · il y a
Bonjour Isa !
Votre oeuvre et votre écriture mérite des compliments :)
Merci pour le commentaire !
Mes salutations,

·
Image de Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Une belle écriture !
·
Image de Isa
Isa · il y a
Merci beaucoup Christian !
·
Image de Isa
Isa · il y a
Un énorme merci pour tous vos commentaires qui me vont droits au coeur ! J'ai pris beaucoup de plaisir à écrire ce texte et je suis heureuse qu'il vous plaise ! C'est un bonheur pour moi de découvrir chaque jour vos commentaires bienveillants quant à mon écriture, mon style, mon texte etc. 😊 Merciiiii pour tout !
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Terrible drame décrit avec empathie pour les victimes. La jalousie décuplée par l’homophobie a fait ses ravages auprès de celles qui ont osé s’aimer. Mes voix et mon soutien !
·
Image de Firmin Kouadio
Firmin Kouadio · il y a
Je l'avoue, votre plume est magnifique ! Et quant au choix du jury, ça se justifie. Bravo ! Et bonne finale !*****
·
Image de Isa
Isa · il y a
Merciii! 😊😁
·

Vous aimerez aussi !

Du même thème

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

Ils cheminent côte à côte sur une route inconnue.Autour d'eux se dressent des arbres centenaires et de frêles arbustes aux branches délicates qui frémissent dans le vent.Sur ...