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Brisée

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Isa

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123 voix

En compétition

Les secondes s’égrènent. Lentement, inexorablement, indéfiniment. Au creux de cette errance, pas de vie. Pas de désirs. Rien. Juste ce cliquetis insupportable des aiguilles de la vieille horloge qui, elles, ne se sont par arrêtées. Lasse, vieille alors qu’elle est pourtant si jeune, à bout de souffle, Milène ne sait qu’attendre. Attendre que le temps passe. Que la souffrance s’estompe. Qui sait ? Peut-être, avec le temps. Vivante mais déjà morte, un peu. Depuis quand est-elle morte ? Il y a deux ans, un siècle, une éternité. Elle fronce les sourcils, cherche comment tout a commencé. Ses souvenirs creusent des vides, béance ancrée au fond de ses tripes. La douleur la tétanise. Encore.
C’était une nuit d’hiver presque comme les autres. Au dehors, quelques passants pressés, de-ci de-là, accélèrent le pas pour se protéger du froid mordant. Vite ! S’engouffrer à l’abri du vent dans la chaleur réconfortante de son appartement. Paysage saupoudré de neige légère qui se soulève et tourbillonne au gré d’un souffle de vent. Et, posé là, tel un diamant scintillant de mille feux dans son écrin de soie blanche, Le chalet, son bar préféré. Dans toute la vallée, nul autre n’égale la joie, la liberté, l’insouciance qui y avait toujours régné. Elle se souvient. La musique qui les enveloppe. Elle doit s’approcher pour mieux entendre sa voix. Douce, suave. Elle sent cette odeur, son odeur. Envie d’embrasser ces lèvres si bien dessinées. Un appel au baiser. Ou au viol. Une promesse de délice. L’alcool dans ses veines. Milène devrait s’en aller. Garder ses distances. Il est tard. Mais tout la retient : son rire, la beauté de son cou frêle, l’éclat de ses yeux. Il est temps de partir, elle le lui dit. Pour toute réponse, ses yeux vrillés aux siens et un uppercut de mots : « Je te veux. Je t’aime. Je t’aurai. Tiens, prend ça. C’est pour toi ! » Dans sa main aux longs doigts effilés, un collier qu’elle dépose au creux de sa paume. Un simple collier de perles noir ébène. Et, au milieu de tout ce noir, l’éclat d’une pierre blanche aux reflets d’arc-en-ciel. « Une pierre de lune pour une étoile. On partira loin, toi et moi. Crois-moi ! » Nulle place au doute dans ces yeux-là. Milène encaisse le coup, baisse les yeux sur le précieux collier qu’elle caresse du bout des doigts. Gorge serrée, surtout ne pas pleurer. La main de Léonie effleure le haut de sa cuisse puis glisse fermement sur son jean’s. Brûlure délicieuse au creux de son ventre. Une fois encore, une fois de plus, Milène se consume, se liquéfie. Surtout apprécier ces instants volés, précieux, délicieux. Surtout ne pas bouger.
Elle ferme les yeux. S’autorise à rêver. Et, après tout, si c’était vrai ? Si elle décidait là, maintenant, tout de suite, de partir. Oser. Agir. Briser ses chaînes. Pour vivre. La lune, pour elle, avec elle, elle sait qu’elle pourrait la décrocher ! Et elle emmerde tous ceux qui voudraient les en empêcher !
Ces deux-là n’en finissent pas de se dévorer des yeux, de se caresser du bout des doigts. Amoureuses transies, leurs rires qui s’enchaînent et s’emmêlent, leurs regards qui pétillent. La vie. La vraie. Celle qui vibre, danse, s’envole. Ni cage, ni barrière, ni limite. Milène, ce soir, a choisi. Et c’en est fini de son ancienne vie.
Oui mais.
Il y avait Lenny. Tatouages gravés sur la peau blême, regard de marbre, grand, sec, nerveux. Fier. Fouineur. Abruti, un peu, aussi.
À force de fouiller, il a trouvé. Et, quand il a su, quand il a compris, son ego démesuré l’a fait vriller. Son ventre s’est noué. De haine, de rage. Envie de tout casser. De les défoncer. Qu’importe ce qu’elles vivaient. Qu’importe ce qu’elles ressentaient. Milène était à lui. Et personne ne la lui enlèverait.
Déterminé, il est entré dans le bar. Léonie n’a pas eu le temps de répliquer. Je crois qu’elle ne l’a même pas vu arriver. Ses yeux se sont révulsés et elle est tombée, inanimée.
Fugacité d’un instant. Où tout pouvait peut-être encore changer. Milène croise, hébétée, le regard sombre de Lenny. Sur ses lèvres s’étire un sourire, cruel et lucide. Sa main ne tremble pas lorsqu’il retire la lame ensanglantée. Il s’approche d’elle. Tétanisée, elle sent la lame s’enfoncer dans ses entrailles, fouiller sa chair. Fulgurante douleur tandis que son corps sans force s’affaisse dans les bras de son bourreau. Elle sent, horrifiée, son haleine tiède et fétide au creux de son cou, dans un murmure acide il déverse sa haine à son oreille : « Crève Salope !». Elle est à sa merci. Les mots cognent dans son crâne, tapent dans son cœur au rythme du couteau de boucher qui la transperce. Elle sombre, anéantie de douleur. De sa main inerte glisse le collier de perles, noir ébène. Et sa pierre de lune. Dans un élan de haine, Lenny la fracasse d’un coup de pied rageur.
Partir. Vivre l’impossible. Décrocher la lune. Et elle emmerde tous ceux qui les en empêcheraient.
Oui mais.
Il y avait Lenny. Sept coups de couteaux diraient plus tard les journaux. La vie qui bascule. Les rêves qui reculent. Léonie est morte ce soir-là. Et le collier brisé, perles noires. Noir ébène. Profondément noir. Plus de pierre de lune pour illuminer toute cette obscurité. Elle sait maintenant que la lune, elle ne la décrochera pas.
Dans son joli salon, moquette et ambiance feutrée, elle n’a pas allumé. Devant sa baie vitrée, Milène regarde la ville qui s’étend à ses pieds. Une nuit d’hiver grise, froide. Ce soir-là, pas de paysage enneigé. Juste ce noir d’encre, et les fenêtres éclairées des immeubles à côté comme autant de lanternes abandonnées. Elle entend les heures qui s’égrènent, le temps qui passe, la vie qui file. Immobile. Le cliquetis insupportable de cette horloge, les secondes qui s’égrènent, le temps qui passe, qui file. Et elle, toujours immobile. Clouée dans son fauteuil douillet. Roues chromées argentées, elle regarde la ville sous ses pieds. Ils ne pourront jamais plus la porter.
Brisée, elle regarde la vie passer.
Sa vie passée.

PRIX

Image de Printemps 2019

En compétition

123 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Moniroje · il y a
Quelle jolie plume!!! mais quel crime horrible !!!
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Un fil sensuel que l'on suit jusqu'au bout; des virgules et des points qui donnent un rythme lent à cette histoire. on avance à petits pas vers la fin. c'est très bien fait ; comme j'aime avec les virgules, des virgules pour le temps qui s'égraine. bravo. j'ai vidé mon sac de points.
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PIEDS NUS HEUREUX · il y a
Comme son nom l’indique, Histoire très très courte avec un style singulier et haletant (façon de dire pour vous et celle de lire pour moi) ; des phrases courtes, brèves, nettes et claires. Excellent, mes 3 voix pour illuminer cette obscurité. Merci
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keepwalking · il y a
Excellent style : prenant, efficace .... Et ce vocabulaire tellement riche : élégant et évocateur . Intrigue originale et bien menée .Je vote ! et en redemande !
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Isa · il y a
Merciiiiii !!! :o) Vous m'avez redonné le sourire pour la soirée !
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Mary Benoist · il y a
Difficile de trouver quelque chose à dire à la suite de cette histoire ô combien triste et à la chute particulièrement réussie.
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Isa · il y a
Merci beaucoup Mary !
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syl20 · il y a
Bravo !
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Isa · il y a
Toi tu ne t'es pas foulé : tu aurais pu développer un peu plus !!!! Hihihihi ! ;o)
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Laurence Gabella · il y a
Époustouflant, effectivement trois minutes de lecture mais tellement touchant, captivant bravo Isa.
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Isa · il y a
Merci Lolo !!!! :o)
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Zeta Aquarii · il y a
Une vie à marcher reste une vie même sans pieds ...
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Isa · il y a
Je suis bien d'accord... il faut cependant faire le deuil, passer par la colère, la tristesse, le déni... jusqu'à l'acceptation de la transformation. Au final, tout dépend de ce qu'on fait de cette transformation, de cette épreuve par la suite. Parfois la pire des épreuves devient la chance de sa vie. Le tremplin pour réaliser des rêves, LE rêve, qu'on avait laissé en suspend... oui bien sûr. La vie après est juste différente. Elle n'a pas moins de valeur... !
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Samia.mbodong · il y a
Un récit superbe pour une histoire atroce.
un texte plein de force, de rage et de desespoir.

C'est magnifique
Bravo et merci
Samia

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Isa · il y a
Merci Samia pour ces quelques mots qui me vont droit au cœur !
Isabelle

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Samia.mbodong · il y a
Vous n'avez rien publié depuis?
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Isa · il y a
Non pas encore !!!!
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Samia.mbodong · il y a
Ne soyez plus brisée ;)
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Artvic · il y a
Vous avez une façon d'écrire !!! J'adore !
Elle ferme les yeux. S’autorise à rêver. Et, après tout, si c’était vrai ? Si elle décidait là, maintenant, tout de suite, de partir. Oser. Agir. Briser ses chaînes. Pour vivre..... Ouiii! Vivre !

Je vous invite sur ma page.
Amitiés. 5*

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Isa · il y a
Waouh ! 5 étoiles !!! Génial ! Merciiii Artvic ! Très heureuse que cet écrit vous plaise ! :o) Merci pour ces mots qui me touchent tellement !
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Artvic · il y a
Bonne chance à vous pour cet écrit.
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