Brevet de sauvetage

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Drôle, inventif et rythmé ! A l’image de ses inventeurs, l’auteur ne manque pas d’imagination ! L’histoire est bien construite et nous

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Un grand merci d'avance pour tous vos retours ! Crédit image avatar : Mattias Adolfsson https://mattiasadolfsson.com  [+]

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— Division Midgley, porte 234, répondit laconiquement un des employés au jeune homme qui patientait à l'accueil.

Sur cette maigre indication, il s'engouffra dans un long couloir aux murs jaunis par le temps. L'académie Royale des Sciences semblait être un dédale complexe de bureaux. On avait peine à imaginer que les brevets des plus grandes avancées technologiques sortaient de cette pieuvre bureaucratique. Au bout du couloir, un sifflement strident s'échappait d'une porte entrouverte. « La science n'attend pas... mais ici un peu quand même » pouvait-on lire sur cette porte numéro 234. C'était donc là. Amusé le visiteur entra.

Dans la vaste salle inoccupée s'entrecroisaient étagères de paperasses et objets incongrus. Le sifflement provenait d'une étrange boule de la taille d'un ballon. Le jeune homme la fixa un instant lorsqu'il fut interrompu dans sa réflexion par une voix enthousiaste dans son dos.

— Fascinant, n'est-ce pas ?

Un petit homme en blouse blanche et au regard amusé se tenait là.

— Boule de bowling auto gonflable. Transportable partout... aux dires de son inventeur,  s'exclama-t-il d'un air malicieux. J'imagine que vous êtes l'ingénieur du département d'étude des fluides ?
— Eh bien... c'est que...

Le balbutiement du jeune homme fut interrompu par la fougue verbale de son interlocuteur.

— Permettez-moi d'abord de me présenter : Raoul Estrada, chef de la division Midgley. Ici nous nous assurons qu'aucune invention n'entraîne un danger pour l'humanité. C'est pour cela le nom de Midgley.

Si la logique de cette dernière affirmation coulait de source pour l'employé des brevets, elle plongeait son visiteur dans une certaine perplexité. Le sifflement de la boule continua quant à lui de plus belle, tout comme le monologue d'Estrada.

— Midgley, Thomas Midgley, vous l'avez ? Ingénieur de chez General Motors qui trouva bon d'utiliser sa passion à inventer pour créer l'essence au plomb et les gaz CFC. Une utilité apparente mais au final une vraie catastrophe environnementale, lâcha-t-il avec une pointe d'ironie. Enfin bon, ces derniers temps, cette division reçoit surtout les inventions dont il est permis de douter de leur utilité...

Il montra une grande table où gisaient d'étranges objets. D'un ton entre le scepticisme scientifique et l'émerveillement d'un enfant, il se livra à un inventaire méthodique :
— Maïs dit « sensible » : éclate en popcorn par simple frottement. Pyjama hamac : manches et jambes ultra élastiques ; fixées à deux arbres, vous devenez un hamac, confort incertain...

Le sifflement de la boule déchirait maintenant la tranquillité de la pièce. Nullement perturbé, l'ingénieur des brevets poursuivit :

— Parapluie arbalète : le manche se projette en un clic, pour votre self-defense. Tapis « faux macadam » : déroulé, il permet de créer des places de parking où bon vous semble. Et Le meilleur pour la fin, l'invention à vous faire parfois douter du génie humain : les chaussettes à airbag. Le système se déclenche au moindre cognement du petit doigt de pied. Un grand merci à un certain Eugène Fugiani pour cette indispensable invention, ironisa-t-il à nouveau en riant.

Le jeune homme montra une moue d'embarras et essaya de se présenter.

— En fait je...

Il n'eut pas le temps de finir sa phrase. La boule sifflante venait de se propulser au plafond et commençait à ricocher dans toute la pièce. L'engin semblait cumuler la solidité d'un boulet de canon et l'élasticité d'un ballon de basket : la définition même d'un cocktail explosif. En quelques va-et-vient, la salle 234 était devenue un immense capharnaüm. Estrada, projeté au sol, était enseveli sous un amas d'étagères. Au moindre mouvement il risquait de déclencher une chute en cascade, tel des dominos géants.

Ses pensées commençaient à devenir confuses. Coiffé d'un tas de papier de brevets, allait-il périr sous le poids de la bêtise humaine ? Ce ne serait pas la première personne de l'Histoire, mais tout de même, inconcevable finalité pour celui qui avait consacré sa vie à défendre la sérendipité. Ce terme étrange, pour désigner qu'une invention naît le plus souvent de situations fortuites et d'échecs, lui tenait à cœur. Pour lui, le spectre de l'inutilité ne se trouvait jamais loin d'une invention, à l'image des chaussettes de ce cher Fugiani. Mais il aimait le charme des inventeurs dans leur obstination teintée d'utopie pour changer l'histoire et simplifier le monde. Trop affaibli, il finit par perdre connaissance.

Lorsque Raoul Estrada rouvrit les yeux, il se trouvait à l'infirmerie du bâtiment. Un homme, d'une certaine élégance, se tenait debout à la fenêtre. Le blessé reconnu cette silhouette : Raymond Taladier, directeur de l'Académie Royale des Sciences.

— Ravi de vous voir reprendre vos esprits Estrada, dit-il en souriant.
— Impossible. Impossible que je sois en vie. Je l'ai calculé, s'époumona le survivant.
— Vous devez votre Salut à l'astucieux jeune homme qui se trouvait avec vous.

Déformation professionnelle oblige, les questions se bousculaient dans la tête d'Estrada face à l'incohérence de sa survie.

— Et là porte ? La porte était condamnée !
— C'est exact, s'empressa de répondre Taladier, nullement troublé par l'analyse lucide de son employé. Vous êtes passé par la fenêtre.
— La fenêtre ? le coupa étonné Estrada. Nous étions au 3e étage !

Voyant l'impatience d'Estrada à dénouer cette affaire, Taladier commença alors un récit détaillé du sauvetage rocambolesque qui se produisit dans l'après-midi. 

— Vous allez comprendre. C'est brillant. Votre visiteur s'est attaché à la fenêtre à l'aide du « pyjama hamac ». En reculant jusqu'à vous, il a tendu l'ensemble, comme on le ferait pour s'élancer avec une liane. Il lui suffisait ensuite de vous saisir fermement et de laisser cet élastique géant vous propulser tous les deux à l'extérieur.
— Ingénieux ! s'écria Estrada. Pourtant, une fois suspendus dans le vide, comment nous a-t-il détachés ?
— L'astuce ici, c'est qu'il s'était servi du « parapluie arbalète », glissé dans sa ceinture, pour s'accrocher au « pyjama hamac ». Une fois dans les airs, il vous a libéré tous les deux de votre liane de fortune en propulsant le manche.
— Mais, à cette hauteur, comment sommes-nous parvenus sains et saufs en bas ? interrompit Estrada avide de détails.
— Vous avez tout simplement glissé ! Le tapis « faux macadam », déroulé au préalable de la fenêtre jusqu'au jardin extérieur, a fait office de toboggan d'évacuation. J'ajoute d'ailleurs que, en guise de confort pour votre folle descente, quelques petits sacs de maïs dit « sensible », fourrés dans le costume de votre sauveteur, se sont transformés en coussins garnis de popcorn.

Taladier marqua une courte pause. Le cerveau d'ingénieur d'Estrada, quant à lui, construisait le mécanisme ingénieux qui venait de le sauver. Se prenant au jeu de son sauvetage, ce dernier s'écria :

— Les chaussettes, évidemment !
— Les chaussettes ? répondit surpris Taladier.
— Oui, il y avait aussi dans la pièce une paire de chaussettes avec airbag intégré, parfaite pour amortir la fin de notre glissade !

 À la découverte de l'existence d'une telle invention, Taladier émit un rire de surprise et de consternation.

— N'exagérons rien Estrada, infirma Taladier. Votre chute a simplement été arrêtée par la haie touffue située en contrebas du bâtiment.

Raoul Estrada avait les yeux qui brillaient devant tant d'inventivité.

— Je dois remercier ce génial collègue du département de l'étude des fluides.
— Un collègue ? Votre sauveur ne fait nullement parti des employés du bureau. C'est un inventeur qui venait chercher un brevet. Il se nomme je crois Eugène Fugiani...

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