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An de Grâces : 2001

Il est 18h30, la nuit ne va pas tarder à tomber.
Je circule dans ma vielle 505 dont le compteur totalise plus de 360 000 kilomètres mais qui m’emmène toujours là où je décide d’aller.
Je connais bien la route puisque ça fait 48 ans que j’y circule ; c’est ma route, my way.
Un homme, l’air affable se tient sur le côté, le bras tendu en avant, le pouce orienté dans le sens où je vais, comme je suis seul à bord, je m’arrête.
— Désirez vous que je vous emmène quelque part?
— Ben... nous pourrions faire un bout de chemin ensemble...
Le monsieur monte à bord, en démarrant, je lui demande:
— Où allez vous?
Le stoppeur:
— Au même endroit que vous mais je crois que vous avez pris la mauvaise direction...
Moi :
— Comment pouvez-vous le savoir puisque je ne vous ai pas dit où j’allais ?
Lui :
— J’ai l’habitude !
Moi :
— Ah bon... et où donc mène ma route?
Lui :
— A la perdition...
Moi :
— Rien que cela ! A la perdition? Savez-vous que cela fait 48 ans que je vais dans cette direction ?
Lui :
— Mon pauvre ami ! C’est la providence qui m’envoie, il faut que vous fassiez demi-tour...
Moi :
— Vous plaisantez ?
Lui :
— En ai-je l’air ?
Le gars avait l’air au contraire terriblement sérieux : costume gris anthracite, chaussures noires, col blanc montant et serré. Il reprend :
— Moi, je connais la route et vous avez besoin de moi...
Moi :
— Attendez, qui faisait du stop sur le bord de la route, vous ou moi ?
Lui :
— Bien sûr, c’était moi, mais si vous vous êtes arrêté c’est parce que vous aviez besoin de moi et je veux vous aider quoi que vous en pensiez.
Celle-là alors, on ne me l’avait jamais faite ! Nerveusement, je rétrograde comme pour dépasser et enfonce l’accélérateur, un nuage de fumée noire se dessine dans le rétroviseur.
Il reprend :
— Les gens qui n’ont besoin de personne voyagent tout seuls.
Moi :
— Ah, si vous voulez dire que j’avais besoin de compagnie, c’est certainement un peu vrai, je vis seul depuis plusieurs mois, ma femme m’a quitté.
Lui :
— Vous voyez !
Moi :
— Dites-moi, que faites-vous dans la vie?
Lui :
— Je suis représentant, je vends tout ce dont vous avez besoin, d’ailleurs, en ce moment, j’ai en vente un très bel aspirateur...
Moi :
— Alors là mon vieux, pas de chance, j’en ai déjà un !
Lui :
— Je ne vous dit pas le contraire mais je sais que vous avez besoin du mien...
Moi :
— Ca recommence ! Bien sûr que non puisque je vous dis que j’en ai déjà un et en plus, il a à peine un an.
Lui :
— De quelle couleur est-il ?
Moi :
— Pourquoi cette question ? Il est bleu.
Lui :
— Le mien est rouge...
Moi :
— Et alors ?
Lui :
— Alors, vous avez besoin d’un aspirateur rouge...
Moi :
— Qu’est-ce que vous me chantez là, pourquoi aurais-je besoin d’un aspirateur rouge ?
Lui :
— Parce que vous avez besoin de mon aspirateur et que mon aspirateur est rouge...
J’essaie en vain de comprendre sa logique et réponds machinalement :
— Évidemment...
Lui :
— Vous voyez !
— NON, je ne vois rien du tout et je me demande pourquoi j’ai chargé cet olibrius. A cet instant là, nous sommes éblouis par une voiture qui nous croise à toute vitesse.
Lui :
— En voila un qui va dans la bonne direction...
Je fais pile dans un épouvantable crissement de pneus. Ma vieille 505 a encore obéi, brave 505...

Mars 2006 : j’ouvre la portière et je le fous dehors...

PRIX

Image de Printemps 2013
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Marie Agnes Martin · il y a
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