Braconnage

il y a
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Les rideaux ont la couleur-luzerne des peines désuètes. Les chagrins proustiens du temps effilé. Je revois ce lit aux dossiers en bois brut, sombre et robuste… J’entends encore le planche  [+]

Image de Automne 2014
Quelques coups de feu retentirent. Des oiseaux s'envolèrent par dizaines et des branches d'arbres tombèrent à la suite de leur fuite. On entendit aussi quelques cris, des hommes sans doute, ils étaient en colère, ou déterminés, on ne parvient pas toujours à savoir ce que pensent les hommes quand ils crient. On pouvait aussi entendre les aboiements de chiens qui, eux, n'étaient ni en colère ni déterminés. Ils n'étaient rien du tout, ils étaient dressés. Je regardai autour de moi ; le vieux semblait pressentir quelque chose, une menace ; les petits se blottissaient dans les bras maternels et moi-même commençais à me sentir peu à peu en danger. Je commençais à comprendre, malgré mon jeune âge. « Ils » étaient revenus.
Alors ce fut la débâcle, la course, la fuite, tout le monde partit. On quittait les branches et les feuillages, on désertait les nids et la nourriture, on partait parce qu'il fallait rester en vie.
Un sourire carnassier trancha le calme de la forêt, c'était un homme, il criait « par l'enfer ! », mais pour nous c'était juste un homme qui criait. L'enfer, nous, on le connaissait, on le vivait en ce moment même. Pauvre homme ignorant.
Il nous faisait peur avec son bâton qui explosait quand il le mettait sur son épaule, on continuait de courir, pour nos vies, pour nos petits, parce que nous, on aime la vie.
Un autre coup de feu encore, l'homme semblait fatigué et les hommes fatigués sont souvent énervé ; il était énervé. Il s'acharna sur nous, il tirait de toutes parts. Maman fut touchée, elle s'écrasa de tout son poids et tua un de ses petits en tombant dans la poussière. Là, tout s'était arrêté. J'aurais pu me faire tuer que ça n'aurait rien changé du tout. Maman était morte. Mon petit frère était mort. Et l'homme souriait. Et autour de moi tout était mort. D'autres hommes arrivaient, avec des filets, des couteaux, des objets qui font du mal. Je restais là à les regarder approcher, je voulais les tuer mais je ne pouvais même plus bouger. Maman était morte, mon petit frère était mort et moi je me sentais comme mort. Le reste du troupeau s'était enfui au loin et moi je ne voulais pas les poursuivre, je ne voulais plus vivre, moi qui aimait tant la vie.
Les hommes nous emmenèrent après m'avoir tué et nous n'étions, à leurs yeux, qu'un peu de viande.
Et aux yeux du monde, des autres hommes, que de simples victimes du braconnage.
Nous, on était surtout en enfer.

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Thara · il y a
Vu de ce côté-ci, cela fait peine à voir pour nous qui sommes carnassier à majorité.
La viande ne pense pas, et n'énumère aucune réflexion.
Du coup, après avoir lu ce texte, j'ai envie de devenir une "Brigitte Bardot" (pas en temps que symbole sexuel loin de là), mais en tant que protectrice des animaux.
Très beau texte, avec un brin d'émotion, mon vote vous est acquis...D'autre part j'ai un texte en compétition,
"Un univers fermé"
Tribulations en bibliothèques 2014
N'hésitez pas à venir le lire, et en commenter le contenu, à d'autres lectures je l'espère !

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Bertrand Pigeon · il y a
vibrante plaidoirie contre le braconnage pleine de bruit et de terreur
+1

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Chatsometimes · il y a
+ 1 pour ce texte qui montre si simplement ce que tout le monde devrait voir... Merci.
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Poiloche p · il y a
Elle aurait pu s'appeler "De l'autre côté du fusil". Si cela pouvait faire réfléchir nos "cowboys" des temps modernes ! Enfin, on peut toujours rêver...Je mets un jeton dans la bécane et avec grand plaisir.

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