Bouts de papier

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D'une ville-île singulière, je bois chaque jour l'air marin et m'enrichis de lectures variées... Non loin la garrigue, plus loin les forêts, tout cela me nourrit, et je vais juste essayer de vous  [+]

Bouts de papier


Aujourd'hui, Fatoumata a décidé qu'elle allait traquer les bouts de papier dans tous les recoins.
Elle essaie toujours de bien faire son travail -et la femme de ménage est censée ne rien laisser derrière elle qui ne soit propre. Les bouts de papier par terre, c'est "pas propre". En tout cas, c'est ce qu'on lui a dit.
Elle, elle voit le papier comme quelque chose de beau et d'un peu magique. C'est plus fort qu'elle. Des arbres ont donné leur vie pour ça. Et l'encre distillée dessus, petits points petits traits, de caractères imprimés ou pas, d'écritures élégantes ou rugueuses, une autre magie, de la pensée...
Sauf les chiffres. Comptes et statistiques, c'est comme un gaspillage éhonté de ces vies d'arbres.
Mais aujourd'hui, après les dernières remarques subies, elle ne laissera rien, pas un confetti, même derrière le pied du bureau là-bas, contre le mur.
Donc, ne pas regarder.
Ne pas défroisser, ne pas lire.
Jeter.
Ou bien...
Et voilà son démon qui la reprend.
Parce qu'elle n'a appris à lire les caractères latins et le français qu'adulte, quand elle est arrivée ici, elle lit lentement. Difficilement. Mais en profondeur, avec cette révérence pour les mots qui les fait vibrer.
Elle ne pourra pas aujourd'hui lire les bouts de papier au fur et à mesure. Elle va les ramasser tous -tous ! Même ceux dans le bureau de Fontaine, qui sont toujours couverts de chiffres. Elle ne les jettera pas.
Elle prend deux sacs poubelles. Un pour ce qui sera jeté, un pour ce qui sera lu. Poussières et débris contre bouts de papier.
Mais mélangés, ceux de Fontaine et ceux de Babel. Babel, c'est l'anti-Fontaine. Babel, c'est quelqu'un qui aime les mots et les livres. La preuve, il s'occupe des articles littéraires. Il a des mots si jolis... L'autre jour, elle a trouvé "dithyrambe". Pas déchiré, juste froissé.
Fatou est la probité-même. Mais à force d'utiliser le vieux dictionnaire oublié dans le bureau du fond, elle s'est mise à le considérer comme sien. Et puisqu'elle ne peut pas tout lire sur place, un soir, tout naturellement, elle l'a emporté chez elle. Personne ne s'en est seulement aperçu !
Elle a eu du mal à trouver dithyrambe, parce que c'est un mot long et compliqué. Mais plus encore à trouver Babel, qui lui rappelait vaguement quelque chose de l'enfance, parce qu'elle ne savait pas qu'il fallait chercher à part, que ce mot-là était propre.
Ça l'a fascinée, ça, Fatoumata. Des mots plus propres que d'autres. Les siens ?
Pour une femme de ménage...
En tout cas, Babel, cette tour qui mélange plein de mots, c'est tombé pile poil comme marraine pour cet homme qui les aime !
Elle a trouvé des trésors, parfois. Et aujourd'hui, elle aura tout le temps de les découvrir, de les déguster, de les faire rouler sous sa langue.
Elle essaie de faire vite. De ne pas se laisser tenter. Les bouts de papier, dans chaque bureau, volent vers le sac, leur sac à eux. Dès que la pièce est débarrassée de ces intrus, elle y "fait" la poussière et le sol. Et puis, bureau suivant.
Et tentation, toujours, de regarder. Surtout chez Babel l'amoureux des mots qui en produit de si jolis.
C'est chez lui aussi qu'elle avait trouvé ce texte mystérieux, bizarre, écrit avec de petites lignes courtes, qu'elle n'avait pas bien compris mais qui l'avait comme emplie de lumière...
Fatoumata ne voit presque jamais tous ces gens. Quand elle arrive, ils partent. Elle salue, ils sourient -certains-, en répondant -pas tous. Elle a ses a priori, elle n'aimait pas Fontaine, à cause des chiffres, avant de savoir lequel c'était.
Babel, lui, toujours le regard vague, il ne la voit qu'une fois sur deux ou trois. Mais alors, quel sourire !
Quant au patron, il ne voit d'elle que son boulot. Et la remarque sur "tous ces bouts de papier qui traînent", elle n'était pas faite gentiment !
Fatou a fini son travail. Elle range son matériel, jette un dernier regard, éteint la dernière lumière, ferme à clé (surtout ne pas oublier de fermer à clé !) et part avec ses deux sacs. Arrivée aux poubelles, elle vérifie soigneusement qu'elle ne se trompe pas avant d'en jeter un.
Et elle part avec son trésor, de la gourmandise anticipée dans tout le corps.
Ce soir, elle pourra oublier sa solitude dans la triste chambre qu'elle habite.
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Anne de Sète · il y a
Merci, Elena ! Je suis contente que mes bouts de papier une fois collés vous aient plu !
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Elena Hristova · il y a
les bouts de papier cela donne souvent de magnifiques collages de mots, merci Ann!
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Volsi Maredda · il y a
Une jolie idée
Tu as un mot qui manque dans "Fatoumata ne presque jamais tous ces gens". Ça peut se rectifier facilement sur du libre dans mon compte/mes œuvres/modifier.

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Anne de Sète · il y a
Merci deux fois, Volsi ! Je vais aller corriger de suite...

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