Bouteille à la mer

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Ma bonne amie,

Voici deux mois, jour pour jour aujourd’hui que vous êtes partie et je n’ai pas la moindre nouvelle de vous ! Qu’ai-je donc fait pour mériter tant de froideur, tant de distance ? Pourquoi ce silence ? Je vous en prie, faites-moi un signe, un tout petit signe ! Vous me manquez tant !

Deux mois sans vous c’est interminable. Surtout le soir, entre chien et loup, lorsque je me retrouve seul dans l’appartement tellement vide, vide de tout, vide de vous.

Avant de fermer les stores, une dernière fois, je regarde par la fenêtre, espérant voir votre silhouette tourner à l’angle de la rue Alfred de Musset « Là... mais... oui, c’est vous !! ... Ah non... c’est la voisine d’en face qui rentre chez elle !... Finalement, elle ne vous ressemble pas du tout... Vous êtes bien plus belle ! »

Ai-je bien tout vérifié ? Pour la troisième fois, je retourne dans la chambre, voir si vous n’êtes pas venue pendant mon absence. J’ouvre votre côté de penderie et je constate que vos vêtements sont toujours à leur place, comme ils y étaient déjà tout à l’heure, de même que hier, qu’avant-hier, ainsi que les jours précédents.

Je suis aux aguets. Je sursaute au moindre bruit qui témoignerait de votre présence. Ces revues sur la table, étaient-elles là, ce matin ? Et ces effluves dans l’appartement ? On dirait du Chanel N°5, votre parfum préféré !

Mais, le soir venu, lorsque je me couche, je dois me rendre à l’évidence, votre place est toujours vide et froide.
Alors, je prends un « lexomil » et, comme tous les primo-accros aux somnifères, je m’endors, abruti de sommeil et de fatigue.
Dormir, c’est mourir un peu, dit le proverbe ! Moi, je dis : « à quoi bon mourir... qu’un peu... », si vous n’êtes plus là !

Depuis que vous êtes partie, la nuit est devenue une option intemporelle de ma vie où, hormis le rêve ou le cauchemar, il n’y a de place ni pour la souffrance, ni pour le bonheur et j’ai l’impression d’avoir volé une partie du temps qui nous était imparti, temps durant lequel mes pensées se sont endormies elles aussi.
Comme tous les êtres, je m’abandonne au rythme de mon l’horloge biologique soutenue en cela, par les sédatifs.
Mais, au lever du jour, je me réveille en sursaut. Je me retourne vers vous. Vous n’êtes toujours pas là. Le drap est lisse, la couette, bien tendue.

Alors, je constate avec remords que le temps passé dans cet abandon artificiel, ne m’a laissé aucun souvenir, aucun chagrin non plus... et j’ai honte de tout ce temps perdu que j’ai passé sans vous !

Mais je me reprends. D’un bond, je me lève et je me prépare, il ne manquerait plus que vous me trouviez sale et dépenaillé, lorsque vous reviendrez !

Le facteur est sûrement passé. J’ouvre précipitamment la boîte. Peut-être m’aurez-vous adressé un message !
Non, rien de vous...Tiens, c’est le notaire qui m’écrit ! Qu’est-ce qu’il me veut celui-là ? Et ça, c’est quoi ? Le courrier d’un marbrier ; encore une publicité...!

Au moindre bruit inhabituel dans le couloir, j’en suis sûr, c’est une clé que j’entends tourner dans la serrure.
Ah mais non... j’oubliais ; vous n’avez pas pris votre clé ; elle est dans le vide poche... ni votre sac d’ailleurs, il est là, sur la chaise du salon... 

Chérie ! Je vous en prie, cessez de me tourmenter ! Avez-vous vraiment l’intention de me punir encore longtemps ?
S’il vous plaît, revenez-moi... ou si vous pensez que c’est à moi de faire le premier pas, alors demandez-moi de vous rejoindre !

Vous savez, pendant votre absence, je me fais violence pour ne pas négliger la maison. Vous m’en voudriez de la retrouver sans dessus dessous ! Alors, je suis bien obligé d’apprendre ce que vous, vous faisiez tous les jours sans rechigner, et que moi, je n’ai jamais appris, ou jamais voulu apprendre à faire : La machine à laver, le repassage, les courses le repas, le ménage, les factures à payer, tenir les comptes à jours. Mille choses qui me prennent un temps fou et que vous accomplissiez sans compter, et sans y trouver matière à félicitions !

Si ça pouvait vous inciter à donner signe de vie, il faut que vous sachiez qu’à cause de vous qui persistez à me laisser dans l’ignorance, je dois réapprendre à sourire, à sortir, à accomplir les obligations quotidiennes, à vivre, à paraître, à faire bonne figure.

Bien sûr, il y a la famille qui m’appelle. Elle s’inquiète pour moi ! « Comment vas-tu, mon frère, mon oncle, mon cousin ? Tu t’en sors ? Qu’as-tu fait aujourd’hui ? Que vas-tu faire demain ? Si tu as besoin de nous, tu sais qu’on est là ! »

Et puis il y a les amis. Vous vous souvenez de nos amis ? Vous ne pouvez pas les avoir oubliés ! Eux aussi, ils s’inquiètent. Souvent, ils me téléphonent, ils essaient de me distraire, ils pensent à moi, ils m’invitent ! « Bonjour mon petit Pierre-Alain. Et si tu venais à la maison ce soir. Il y aura tous les autres. Ça nous ferait tellement plaisir. Et toi aussi, ça te ferait du bien ! »

Alors j’accepte. J’ai besoin d’eux et je voudrais tant leur donner des nouvelles de vous que, curieusement, depuis quelques temps, ils ne me demandent plus !

Dites-moi ma jolie (c’était votre mot préféré pour interroger une amie) ! Qu’ai-je fait pour susciter tant de sollicitudes de leur part ? C’est peut-être à cause de votre escapade ! Ils voient bien que je suis un peu perdu.

Alors, pour les rassurer, je leur dis : « Ce n’est qu’une épreuve de la vie. Vous savez, ça arrive à tout le monde ! Ça passera ! Il faut seulement nous laisser un peu de temps...! »

Stupéfaits, ils interrompent net leurs conversations.
A l’unisson, ils se tournent vers moi et m’observent avec effarement, comme si je venais de dire une insanité ! Puis, quelque peu troublés et gênés par ma réflexion, pourtant très banale, ils changent aussitôt de sujet.
Je vois bien qu’ils ne veulent pas me parler de vous, sans doute, pour ne pas ajouter à mon inquiétude !

Vous savez quoi, ma chérie ? Je les soupçonne de penser secrètement que vous ne reviendrez jamais... les fous !

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