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Bouleversement climatique

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Vaucey

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1374 voix

— 1598, 1599, 1600, on est presque arrivés, s’exclama Lou.
— Ce n’est pas pour te décourager, petite sœur, mais on n’est pas encore à mi-hauteur, répondit Fil.
— Pourtant, c’était marqué en bas, gravé sur une plaque métallique : « Accès au sommet de la tour Eiffel, 1665 marches ».
— Oui, mais ça, c’était jadis, à l’époque des « Grands » lorsque les marches faisaient 19 centimètres de haut. Depuis des marches intermédiaires de 9,5 centimètres ont été systématiquement rajoutées. Nous en avons donc 3330 à gravir.

Lou n’osait pas montrer son découragement momentané. C’était elle qui avait entraîné son frère dans cette vertigineuse ascension pour vérifier cette rumeur incroyable qui se chuchotait à voix basse tellement elle paraissait insensée. Le brouillard serait en train de se dissiper !

Certes, les contes racontés au coin du feu parlaient de temps lointains où le ciel était bleu, où il faisait chaud et où l’on pouvait voir au-delà de quelques mètres en intérieur et même en extérieur. Les œuvres de maître conservées dans les musées représentant un coucher de soleil ou même un arc-en-ciel auraient-elles un fond de vérité ?

Lou voulait savoir, c’est pour cela qu’elle avait entraîné Fil dans cette folle escalade. La veille encore, elle n’avait pas pu s’empêcher de proférer quelques sarcasmes quand son professeur d’histoire leur parlait de véhicules motorisés capables de se déplacer 10 fois plus vite que le pas humain sur l’eau, 30 fois plus vite sur de grandes routes qui leur était dédiées et jusqu’à 200 fois dans les airs.

Fil avait été amusé par sa proposition. Elle n’était pas sûre qu’il la prenait au sérieux, mais il avait rempli son sac à dos de pain et de jambon, de bouteilles d’eau, mais aussi d’antiques « lunettes de soleil » qu’ils avaient trouvées dans le grenier dans les cartons de leurs arrière-grands-parents.

Au deuxième étage de la tour, ils firent une pause, tant pour se reposer que pour se restaurer. Lou fixa le brouillard au-dessus d’elle et reprit.

— Regarde Fil, c’est plus lumineux que d’habitude.
— Bien sûr, Lou, ton cerveau te donne cette impression parce que tu as envie d’y croire.
— Mais je t’assure !
— Si ça te fait plaisir, profite ! Mais moi, tant que je n’aurai pas vu un plafond bleu et lointain tout là-haut, je ne me laisserai pas illusionner.

Fil et Lou appartenaient à la quatrième génération qui vivaient perpétuellement dans la brume. La quatrième génération des « Petits » qui mesuraient entre 80 centimètres à 1 mètre à l’âge adulte. Les savants estimaient que cette réduction par deux de leur taille, mais aussi de leur largeur et de leur épaisseur leur avait permis de s’adapter à ce nouvel environnement, divisant par huit leurs besoins alimentaires et leur permettant de vivre dans des habitats très réduits, peu consommateurs d’énergie.

Arrivés au niveau de la 3000ème marche, le doute n’était plus possible. La lumière blanche qui les entourait était de plus en plus éblouissante. Ils comprirent l’utilité des lunettes noires. En courant, ils grimpèrent jusqu’à la troisième plateforme de la tour. Subjugués, ils restèrent bouche bée pendant de longues secondes avant d’être pris par un fou-rire irrépressible. En levant les yeux, ils admirèrent l’antenne de plusieurs dizaines de mètres sur fond azur qui les surplombaient. Autour d’eux, à perte de vue, s’étendaient des volutes blanches horizontales comme s’ils étaient au-dessus d’un paquet de coton de taille infini. Ils savouraient un spectacle inédit depuis plus d’un siècle !

— Quelle splendeur, s’émerveilla Lou !
— C’est incroyable, chuchota Fil.

Ils s’allongèrent sur le sol métallique et restèrent de longues minutes en contemplation, cherchant à mémoriser le moindre détail de ce chef-d’œuvre qui dépassait tout ce qu’ils auraient pu imaginer. Ce n’est que l’impression de brûlure sur leur visage qui les sortit de leur torpeur extatique.

— Regarde en bas, Lou, on voit l’escalier sur plusieurs dizaines de mètres ! La brume se retire vraiment !

Ils redescendirent au rythme du retrait de la brume, s’émerveillant de la beauté de la tour, de plus en plus majestueuse de palier en palier.

S’éloignant du monument, ils coururent, impatients de raconter leur expédition à leur famille. Lorsqu’ils se retournèrent une dernière fois vers la dame de fer, le vacarme d’un coup de tonnerre retentit, un éclair atteignit le sommet de la tour, des boules de feux suivirent les quatre piliers avant de se rejoindre au sol au centre de la tour où se tenait un homme ou une forme humanoïde qui disparut aussitôt.


Sur la planète Paladisz, à des années-lumière de là, Edmond était entendu par les autorités.

— Edmond, vous êtes incorrigible, pourquoi refusez-vous de vous servir de la balise standard de téléportation ?
— Ce n’est pas que je refuse de le faire, mais vous connaissez mon attachement tout particulier pour cette antenne unique dans l’univers construite il y a plusieurs siècles grâce à mes conseils par mon ami Gustave Eiffel. Je revendique donc cette excentricité !
— Soit. Venons-en à ce qui nous concerne aujourd’hui. Quelle est la situation là-bas ?
— Bien que je continue à réprouver ce que nous avons fait subir aux Terriens, je dois reconnaître que le succès de notre opération dépasse nos espérances. Les éléments actifs dispersés dans le brouillard artificiel ont rapidement provoqué une mutation héréditaire du génome humain réduisant par huit leur volume et par voie de conséquence leurs besoins alimentaires et leur empreinte énergétique. Par ailleurs, les transports devenant très difficiles, ils ont développé une économie en circuit court. Plus encore, cela a décuplé leurs capacités d’innovation et renforcé leurs valeurs d’entraide et de solidarité.
— En conclusion, nous avons donc mis fin à la famine, au réchauffement climatique et fortifié leur société. Mission accomplie. Passons maintenant à la planète Misardenion.

1374 VOIX

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Francois Flipot · il y a
très
bien

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Flavien Testard · il y a
Excellent petit texte, j’aime beaucoup !!!
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Muirgheal James · il y a
trop tard ?
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Eric Keraudren · il y a
Lu et apprécié
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Vaucey · il y a
Merci Eric :)
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Mirgar · il y a
Bravo pour cette histoire bien ficelée qui est optimiste!Une belle créativité pour régler ce problème de réchauffement...Est-ce de la science-fiction, ou de l'anticipation?Je pense que ce problème actuel peut , en effet, stimuler les capacités d'adaptation de l'homme.+5
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Vaucey · il y a
Merci pour ce commentaire très encourageant. Oui, je suis un incorrigible optimiste ;)
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Mirgar · il y a
Mais c'est magnifique!
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Mylba · il y a
Idée originale et bien écrite. Mes votes.
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Vaucey · il y a
Merci :)
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Jerome Guibert · il y a
la chute est inattendue, surtout de cette hauteur... félicitations Vaucey pour ce texte original, mon vote
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Vaucey · il y a
Merci pour ce trait d’humour encourageant :)
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Sylvie Talant · il y a
Je ne vais quand même pas laisser passer la fin du concours sans confirmer mes votes pour cette nouvelle aussi originale que caustique qui est l une de mes préférées.
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Vaucey · il y a
Merci beaucoup Sylvie pour cette appréciation :)
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Flou · il y a
Belle imagination et surtout une superbe idée, l'homo- sapiens minimalis.Je vote.Un petit tour chez moi?
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Vaucey · il y a
Merci pour ce retour encourageant :)
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Cathie Louvet · il y a
J'adore cette historiette qui aborde avec humour et sensibilité des sujets d'une brûlante actualité. Encore une fois, un grand bravo !!
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Vaucey · il y a
Merci beaucoup Cathie :)
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