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Boulevard de Strasbourg

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Ciruja

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Lesté de quelques kilos superflus, résultant de ma paresse, de ma gourmandise et de mon conformisme petit-bourgeois, je chevauche ce Vélib tant aimé qui va changer de propriétaire.
La nuit a été fraîche, le soleil aveuglant est trompeur au propre comme au figuré : il donne de la cécité à voir et il abuse sur son pouvoir chaleureux.
Dans ma bouche se cache un peu d’amertume, le chocolat ingurgité pendant les congés pascals laissé un arrière-goût étrange.
Derrière le plaisir intense et immense, un vide sidérant et un arrière-fond débectant.
Les filles qui me doublent sur le boulevard Magenta ont de fines silhouettes : elles doivent être végétariennes et savent dire non au sucre. Disciplinées, elles le sont pleinement. Elles savent ce qu’elles veulent, pas de doute. Je suis dernier de cette course mais j’éprouve un plaisir dans cette descente sans fin, passant devant la Gare du Nord et l’église Saint-Vincent de Paul qui fut une belle découverte pour moi : un parvis très italien, une belle pauvreté christique des gens qui n’ont rien et qui font le pavé parisien. Je manque de fermer les yeux devant cette légèreté retrouvée
La Gare de l’Est, c’est Verdun, la ligne bleue des Vosges, les poilus, la revanche, la choucroute, les brasseries, Maître Kanter, le STO. C’est aussi les Lorrains et les Alsaciens montés à Paris tenter la bonne fortune. Les Allemands en goguette surpris par le cirque de Château d’Eau. Les Français attirés par les prix hyper-compétitifs pratiqués outre-Rhin. Une gare ouverte sur l’Europe et le ciel, un terminus pour les épaves ruinées par la monstruosité parisienne.
J’aime le 10ème arrondissement, j’aime me promener dans ces grands boulevards, lieu de théâtres et de fêtes. Ici le théâtre Antoine, lieu illuminé par la Locandiera et Fabrice Lucchini, là-bas, la Comedia avec une certaine Nawal Madani, une nouvelle tête sortie du Jamel Comedy Club. D’une féminité hyperbolique doublée d’une virilité bien dans le ton des années 2000. Conquérante, elle arbore un costume noir sur une chemise blanche immaculée.
Une Belge, d’ailleurs elle le dit haut et fort : c’est moi la plus belge. Avec un peu d’esprit, j’aurais pour ma part enlevé les deux dernières lettres pour approcher da la réalité.
Je regarde le mur de la rue de Metz, un Kandinski « Matissé ».
En haut, le passage Delorme, un de ses nombreux passages qui relient les boulevards les uns aux autres. Delorme, c’est le ciseau, la brosse, le champoing. La coiffure. Je ne connais pas. Normal, je ne suis pas coiffeur.
L’hôtel Victory, dans cette petite rue obscure, propose des chambres avec accès wifi à cinquante euros. Sans étoile bien entendu.
Après l’hôtel, c’est le faubourg Saint-Denis. Des affichent clouent au pilori les ambitions « macroniennes ». D’autres célèbrent le PKK, nous sommes dans la «  petite Turquie » parisienne.
« Strasbourg-Saint-Denis, c’est le XIXème siècle parisien triomphant, Louis XIV avec les deux arcs de triomphe, le cosmopolitisme, la corruption de la grande ville mensongère. »
Je me retourne car je connais cette voix. Elle me permet de faire un bond dans le temps. Je ne suis plus à Paris mais en Inde, et sans le passage Brady.
Antonelli. Giovanni Antonelli. Le seul Corse vivant à Vitré. Un Corse blond aussi, sans accent ni cagoule.
Ses cheveux sont toujours aussi longs. Il est en costume. J’avais le souvenir d’un grand fumeur de joints devant l’éternel, d’un petit garçon perdu entre Goa et Amsterdam.
Je croise son regard, il est avec une marmule tatouée dotée de bras de forains. Un tatoué bien méfiant. Ces quelques secondes paraissent des heures.
Il est le premier à sourire, je lui rends la pareille.
Je ne m’étale pas sur mon parcours assez monotone, je ne parle pas de mes projets éditoriaux quand il évoque devant moi son travail passionnant aux éditions Ring. Non ! Je suis devenu prudent avec l’âge.
Il est dans ce quartier pour présenter un film documentaire sur les jeunes Bretons qui font sécession ave le système et partent vivre dans les bois.
Un moyen-métrage de cinquante-neuf minutes primé dans le festival européen de Brive célébrant les œuvres filmiques de taille moyenne.
Giovanni est maigre. Libre. Sauvage. Sans concession. Sur ce point, il n’a pas changé. Il est comme les jeunes qu’il a filmés pendant quatre ans.
Il a lâché le shit grâce à la lecture de la Bible. C’est un ascète, un homme discipliné et prêt.
Il me file une invitation pour la présentation qu’il doit faire au théâtre-cinéma L’Archipel.
Dans cet ensemble de deux salles, une bleue et l’autre rouge, passe un Didier Gustin en perte de vitesse face au nouvel humour incarné par la troublante Nawal Madani.
Son discours est rodé. Il captive les jeunes d’un lycée de banlieue venus avec leur professeur de français.
Rien ne semble l’arrêter.
Comme le temps a passé.
9

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Elena Hristova · il y a
C'est très vivant et intense comme au cinéma. Puis grâce à votre récit boulevard de Strasbourg prend une signification nouvelle.
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Yasmina Sénane · il y a
Merci pour cette balade en vélib !
"Entre les persiennes" en lice pour le prix Saint-Valentin saura-t-il vous séduire ?

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Zouzou · il y a
...sillonner Paris en vélib' , quel rêve ! pour moi qui ai eu un accident de genou , je la sillonne à pied notre belle capitale !
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