Boule de nerf

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Une formation littéraire pour l'amour des mots et de la lecture. Un fourmillement et une excitation lorsque je les trouve sur le clavier. Une ébullition dans mon crâne toujours sur le feu. J'écris  [+]

Jusqu'à ses deux ans, Gentiane, une fillette aux cheveux roux n'avait présenté aucune anormalité. Elle avait quelques sautes d'humeur et, une grande facilité à bouder en fronçant ses sourcils tout en avançant sa bouche "en cul de poule". Une fois, sa mère Samantha l'avait retrouvée roulée en boule d'une manière si parfaite qu'elle ne pouvait plus distinguer sa tête de son postérieur. Elle l'avait déroulée patiemment en tirant tout d'abord sur une couette rousse, le reste avait suivi. Gentiane avait pleuré puis oublié cet incident. Samantha s'était confiée à Alexandre, le papa, qui, toujours jovial, avait décidé de ne pas alerter le médecin. Si leur fille était un prodige d'agilité, ce n'était pas pour autant une maladie.
L'ambiance était gaie. Dans la voiture familiale, Gentiane gazouillait. Elle adorait les pique-niques avec ses parents. Samantha chantait des comptines que la petite fille essayait de répéter pendant qu'Alexandre fredonnait avec elles. La clairière qui les accueillit était légèrement pentue. La nappe de pique-nique recouvrait quelques pâquerettes que Gentiane tentait de libérer. Samantha lui demanda une première fois de ne pas déranger la nappe. Puis une seconde fois. À la troisième fois, Samantha perdit patience pour élever la voix. Gentiane rosit avant de virer au rouge grenat pour se rouler en pelote. Bras et jambes comme escamotés, plus rien ne dépassait de la boule qui commença à rouler dans la pente sous les yeux affolés des parents.
- Ne t'en va pas, cria Samantha.
- C'est incroyable, souffla Alexandre avant de se mettre à courir derrière ce drôle de ballon qui, de toute évidence, était sa fille adorée. Samantha tomba à genoux sur la nappe puis se mit à verser des larmes qui traversèrent le tissu pour arroser les pâquerettes que Gentiane avait voulu protéger.

Dix années que la petite fille avait disparu. Ses cheveux roux jamais coupés étaient retenus en deux couettes mal brossées encadrant un visage rond, toujours souriant. Il était souvent couvert de traces de nourriture ou encore de morve séchée au-dessus de sa bouche, ce qui n'altérait en rien son air d'enfant en bonne santé. Son hygiène était relâchée tout simplement parce qu'elle vivait en compagnie d'une horde d'ours. Sa nouvelle famille était composée de Plantia, sa mère adoptive, d'Herkulator, un mâle effrayant et doux, et de son frère d'adoption Iratu. Sa sœur avait disparu, sans doute tuée par des chasseurs. Alors, lorsque Plantia avait découvert cette boule posée au milieu d'un pré, elle l'avait aussitôt enveloppée de ses bras protecteurs. Gentiane s'y sentit instantanément détendue. Elle sourit, ce qui la fit aussitôt adopter par la grande ourse tendre.
Avec sa nouvelle famille, Gentiane ne se mettait jamais en colère. Elle pouvait faire à peu près tout ce qu'elle voulait sauf attraper le miel à pleines mains. Lorsqu'elle avait essayé, Herkulator avait frappé sa petite main de sa grosse patte. Elle n'avait jamais recommencé. Elle avait appris à gronder lorsqu'elle n'était pas d'accord et à ronfler lorsqu'elle dormait dans la grotte. Elle voyait bien qu'elle manquait de poils, alors, pour compenser elle activait avec beaucoup d'ardeur ses ongles crasseux lors des séances de grattage collectif.
Ce qu'elle préférait, c'était vagabonder avec Iratu. Il adorait se suspendre à des branches bien trop fragiles pour son poids. Ils grognaient de plaisir lorsqu'il tombait sur son gros popotin. Iratu, toujours à l'affût de nouvelles nourritures, avait compris que les restes des containers étaient alléchants. Les hommes utilisaient trop d'emballages pour les vider parfaitement. Cela provoquait la colère de leurs propriétaires qui retrouvaient leurs poubelles renversées.
- On ne peut pas laisser faire, avait dit le maire.
- Nous allons nous en occuper, avaient ajouté les chasseurs.
- Nous les accueillerons avec joie, avaient conclu les gérants du zoo de la ville. Des ours pilleurs de poubelles, c'était une aubaine !
La traque commença un samedi matin. Sancho Plaça avait revêtu sa nouvelle tenue de camouflage et son camarade Diego Cervantes une chasuble kaki impeccable. Comme ils étaient de bons chasseurs, ils arrivèrent bientôt dans une jolie clairière où le tronc d'un hêtre se balançait au rythme des déhanchements d'Iratu. Les deux chasseurs s'aplatirent derrière un buisson, chargèrent leurs cartouches hypodermiques et mirent en joue. Pendant ce temps, Gentiane avait commencé un épouillage consciencieux du dos d'Iratu. Lorsque le projectile atteignit le jeune ours, il émit un petit grognement de surprise puis se mit à ronfler sur l'herbe drue. Les deux chasseurs avancèrent vers la bête allongée. Ils distinguèrent une silhouette menue devant eux. Gentiane regarda Iratu affalé, inerte et les deux hommes qui avançaient, armes pointées dans sa direction. Comme toujours lorsqu'elle éprouvait un sentiment de colère violent, son corps agile s'enroula, ses bras et ses jambes furent engloutis par sa masse. Elle était devenue une boule prête à fondre. Les deux chasseurs furent fauchés avant d'avoir pu réagir. Ils se cognèrent la tête l'un l'autre en tombant et s'évanouirent. S'étant déroulée, Gentiane courut secourir Iratu. Il était inconscient, et la jeune fille trop faible pour le transporter. Il lui fallait fuir pour mieux revenir. Les chasseurs reprirent leurs esprits. Diego sortit son smartphone pour filmer Gentiane en train de se métamorphoser en un ballon pressé. Quelques secondes plus tard, elle avait disparu.
Sur Youtube, il y avait déjà plus d'un million de vues, c'était viral. On ne parlait que de cette fille. Alexandre lui aussi visionna les quelques secondes de cette vidéo. Il reconnut sa fille disparue, sa petite Gentiane tellement exceptionnelle. Il décida de se rendre au zoo avec une stratégie simple : attendre toutes les nuits, dissimulé près de la cage d'Iratu. Durant sa troisième nuit de veille, Gentiane ou plutôt un boulet, lancé à plus de soixante kilomètres heure, apparut. Elle s'élança depuis un monticule surplombant la cage d'Iratu. Grâce à ce tremplin naturel, elle s'envola pour atterrir sur le ventre rebondi de son demi-frère. Ils grognèrent un moment avant de chercher à quitter leur prison. Impossible d'ouvrir la cage. Même Gentiane propulsée de toutes ses forces contre la porte, n'y parvenait pas. C'est à cet instant qu'Alexandre intervint. Il s'avança vers l'enclos, sortit une clé d'un immense trousseau, car il était serrurier. Gentiane sortit la première. Elle regarda Alexandre en lui souriant, puis lui gratta le dos. Iratu râla un peu mais la jeune fille lui prit la patte pour l'entraîner. Alexandre leur adressa un grand salut de la main, le dos encore chaud des gratouilles de sa fille.
On n'entendit plus parler de cette fille extraordinaire. Cependant, les éboueurs ont remarqué que les poubelles d'Alexandre et Samantha sont toujours parfaitement nettoyées, et même que des pots de miel soigneusement léchés, y sont très nombreux.
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