464 lectures

206

Qualifié

Comme chaque mercredi, depuis bientôt un mois, je me retrouvais allongé dans cette position un peu grotesque sur le fauteuil de mon dentiste, mi-instrument de torture, mi-couchette d'astronaute violemment éclairé par la lumière blafarde du scialytique.
Il y a peu de circonstances dans lesquelles on se sente aussi ridiculement vulnérable qu'en cette occasion. La bouche grande ouverte, n'attendant pour becquée que l'indulgence du praticien qui voudra bien vous épargner un coup de fraise supplémentaire, on se surprend à songer à ce que pourrait être un « interrogatoire poussé » au cours duquel un tortionnaire zélé chercherait à vous extorquer des aveux. Combien de temps ferait on preuve de cet admirable courage qui a auréolé les héros les plus endurants à la souffrance ?
Pour ma part je sais que la durée n’excéderait pas la minute. Rien que le sifflement aigu de la turbine m'incite immédiatement à livrer les noms et adresse de toutes les personnes que je connais ou que je ne connais pas, avant même que l'on touche à l'émail sensible de mes dents.
Comme à son habitude, mon dentiste, charmant au demeurant, m'entretenait des dernières polémiques qui agitaient l'actualité n'ayant pour réponse de ma part que les ahanements inspirés que me permettait la béance de ma bouche d' oisillon affamé.
Il s'apprêtait enfin à exécuter une opération délicate qui exigeait un silence concentré quand je remarquais à la verticale du fauteuil, une araignée pleine de pattes qui traversait nonchalamment le plafond immaculé.
Elle prenait son temps, marquant des arrêts, qui étaient probablement le signe d'hésitations quant à son itinéraire à moins que de là-haut, elle n'observe avec compassion l'état de délabrement de mes prémolaires. La fréquentation assidue des cabinets dentaires avait dû la rendre experte en matière de
bridge ou de couronne et son regard multiple devait donner à la scène des allures de kaléidoscope coloré du plus bel effet.
Concentré sur l'arachnide, j'en oubliais de me raidir préventivement face à la douleur annoncée par le sifflement perfide de la fraise. Je la guettais et mes angoisses se déplacèrent progressivement de la douleur redoutée à la vision de l'araignée se laissant tomber du plafond dans un geste désespéré et inexplicable au moment où elle atteindrait la verticale de ma bouche grande ouverte.
Son parcours erratique me laissait craindre un tel projet mûrement réfléchi et je me savais dans l'impossibilité de prévenir le stomatologue qui venait de bâtir une sorte d’échafaudage métallique entre mes deux mâchoires après avoir pris soin de placer une pompe à salive qui produisait des bruits de succion épouvantables.
La bête s'était maintenant immobilisée à quelques centimètres du point de largage, elle semblait hésiter à moins qu'elle ne soit en train de se formuler à elle-même ses dernières volontés. De là où j'étais, je ne pouvais apercevoir ses multiples paires d'yeux, ce qui m'aurait permis d'évaluer sa détermination. Peut-être attendait-elle que le dentiste se retourne pour préparer ses amalgames, elle choisirait alors ce moment précis pour sa chute funeste écartant le risque d'être aperçue par un témoin qui la retirerait trop tôt du gosier où elle avait décidé de finir ses jours.
C'est à ce genre de modestie qu'on reconnaît les vrais désespérés.
L'attente fut longue et la tension palpable. Puis, d'un coup, comme prise d'un remord d'avoir songé à trop peiner les siens, elle continua sa course avec précipitation en direction du néon derrière lequel elle disparut. L'inconstance de ces créatures est confondante.
Le médecin dut sentir le soulagement car, quand je revins à lui, il m'annonçait que tout était terminé et il me remercia pour avoir vaillamment supporté la douleur, attitude à laquelle je ne l'avais pas habitué jusque là.
Ainsi il suffit de remplacer une peur par une autre pour en neutraliser l'effet paralysant. On n'y gagne rien, car une peur est une peur, toujours irrationnelle. Mais en l’occurrence la douleur réelle a été supplantée par un détournement d'attention inattendu. Ainsi, si tu souffres, il suffit d'agiter devant tes yeux quelque chose qui t'effraie encore plus que ta propre douleur pour que celle-ci devienne supportable.
En quittant le cabinet dentaire, je n'ai pas osé demander à mon dentiste s'il n'existait pas une complicité implicite entre lui et la bestiole, de peur sans doute qu'il pense que j'avais une araignée au plafond.

PRIX

Image de Printemps 2019
206

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Chantal Noel
Chantal Noel · il y a
J'y penserai lors de ma prochaine visite chez le dentiste...
·
Image de norbs
norbs · il y a
Si cela peut vous aider lors de ce moment difficile, j'en serai ravie
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Un récit réussi, avec cette pointe d'humour qui le caractérise.
·
Image de Vivipioupiou77
Vivipioupiou77 · il y a
j'ai adoré c'est excellent
·
Image de norbs
norbs · il y a
merci
·
Image de Flore
Flore · il y a
C'est un peu le principe de la sophrologie, amener son mental dans un état de conscience modifiée en l'entraînant ailleurs que dans le moment présent. Une description précise, on s'y croit. Bravo.
·
Image de norbs
norbs · il y a
un état de conscience modifiée" pourrait très bien définir également l'écriture. Un refuge. Bien vu!
·
Image de Samia.mbodong
Samia.mbodong · il y a
Vive le dentiste, avec ou sans araignées.
 
 
Bravo et merci je soutiens.

·
Image de Sam Ange
Sam Ange · il y a
L'idée de remplacer une peur par une autre est un excellent sujet... Bravo 😁
·
Image de Christopher GIL
Christopher GIL · il y a
ah ça rappelle d'horribles souvenirs, des heures passées sur ce fameux fauteuil! Texte bien écrit sinon, avec une bonne dose de psychologie; mes voix!
Si l'envie vous prend, venez lire mon poème :)

·
Image de De margotin
De margotin · il y a
J'aime
·
Image de Miraje
Miraje · il y a
Une analyse qui me laisse ... bouche bée !
·
Image de Libéllule
Libéllule · il y a
J’aime bien
·