Bonne à tout faire

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Femme. Avec plus d'un demi-siècle sur les épaules. Avec l'envie d'en ajouter un autre. Tellement il y a de choses à regarder. De gens à apprécier. De textes à lire. J'en écris. Des longs et des  [+]

Il avait de très belles mains. Des yeux de chat. Verts. Et très bon goût, elle le reconnaissait. Dans la rue, elle se retournait parfois, frappée de plein fouet par les effluves d’un parfum encore douloureusement familier. Elle avait tellement aimé se blottir contre lui. Le nez dans son cou. La tête sur son épaule protectrice.
Elle soupira. Regarda ses ongles. Rongés et délaissés. Tu te laisses aller, ma vieille, pensa-t-elle avec agacement. Tu te ramollis. Son regard balaya avec ennui le salon. L’aspirateur abandonné par terre. Employée de maison. Bonne à tout faire, corrigea-t-elle. Tout. Ménage. Vaisselle. Garde occasionnelle des enfants. Deux monstres de quatre et sept ans. Gavés de fric. Mais gentils, reconnut-elle. Comme leur mère. Valérie Grosjean-Meynard. Avocate de renom. Comme l’était son mari, Maître Meynard. Le beau Rémi. Si sûr de lui. Si occupé. Les yeux tellement fixés sur la crête de sa réussite qu’elle se demandait encore aujourd’hui pourquoi il les avait un jour baissés sur elle, étonné de sa soudaine présence, jusqu’alors invisible.
Elle. Sonia Martelli. Vingt ans. Un mètre soixante. Sans signe distinctif. Sans qualification. Sans homme. Mais pleine d’illusions dérisoires. Avec un coeur trop gros. Encore entier. Tout neuf.
Elle prit machinalement le chiffon à poussière et commença sans conviction un aller-retour sur les meubles cirés.
Six mois entiers de bonheur absolu. Sans réfléchir. Sans penser plus loin que leurs étreintes coupables. Dans le lit conjugal. Dans la voiture luxueuse. Dans le bureau après le départ de la secrétaire. Six mois à vouloir croire à tous les mots glissés dans son oreille. Ma perle. Mon Noël. Mon soleil. Ma source.
Les enfants étaient ravis. Papa était souvent à la maison. Bon père. Bon mari.
Elle essaya de contrôler l’émotion. La colère toujours là. Sans pouvoir réfréner les images.
C’était un vendredi. Il n’y avait pas si longtemps. Deux ans. Un siècle, à présent. Elle ne devait pas être là. Jour de repos. Valérie et les enfants partis à la campagne. Mais elle avait oublié son sac. Son portable. Un passage éclair avant d’aller chez le coiffeur. Pour lui. Elle avait les clefs. Valérie y tenait. Elle n’avait fait aucun bruit, comme d’habitude.
Debout dans l’entrée, elle avait entendu son rire. Et un autre. Féminin. Mélodieux. Debout dans l’entrée, elle avait remarqué le manteau suspendu. Jolie fourrure. Fausse. Debout dans l’entrée, attirée par la lumière derrière la porte entrebâillée, elle les avait vus. Soudés. Sa voix rauque et douce ondulait sur des mots de miel. Ma perle. Mon Noël. Mon soleil. Ma source. Debout dans l’entrée, elle avait récupéré machinalement ses affaires oubliées. Et le sac de la nouvelle dupe. Avec qui, une fois retournée chez elle, elle avait fait connaissance, contenu du sac éparpillé autour d’elle. Aurore Duparc. Dix-sept ans. Lycéenne. Une jeune oie. Devant qui se pavaner. Encore.
Elle alluma une cigarette. Tant pis. Elle aèrerait. Elle était payée pour ça.
Lui aussi, il avait payé. Cher. Ravi au début qu’elle le batte froid. Ne veuille plus lui parler. Qu’elle lui facilite les choses. Inquiet ensuite de la dureté de son regard, du pli amer au coin de ses lèvres. Terrassé enfin le jour où sa femme, prévenue par des lettres anonymes parfaitement renseignées, avait trouvé le couple nu sur le tapis du salon.
Tombée du ciel, Valérie Grosjean-Meynard. Très malheureuse sûrement. Mais pragmatique. Fière. Déterminée. Le dossier avait vite été bouclé. Avec des pièces soigneusement classées. Offertes sur un plateau par Sonia et le contenu du sac. La carte d’identité sur le plan de travail. Un joli mouchoir sur la descente de lit. Une lettre d’amour sans ambiguïté sur la tablette de la salle de bains. Un mari vraiment négligent. Trop sûr de lui. Humiliant.
Et Valérie n’était pas femme à se laisser humilier. Orgueilleuse plus qu’amoureuse. Et riche. Propriétaire du Cabinet, du bel appartement, d’un réseau influent. Outrée aussi. Par l’âge de la conquête et celui de son mari. La confrontation fut homérique. Sonia vaquait au ménage, à son habitude. Transparente pour eux. Présence familière. Domestique. Il n’y eut pas d’alternative. Dom Juan fut proprement mis dehors. Chassé. Renvoyé à la case départ. Avec promesses de poursuites, de plaintes pour détournement, de sanctions, de pension alimentaire pharaonique.

Le jour baissait. Elle alluma la petite lampe et rangea rapidement autour d’elle. Depuis son divorce, Valérie recevait beaucoup. Comptait énormément sur Sonia. Toujours si efficace, si discrète. Irremplaçable.
Elle sortit rapidement. Dans sa voiture, elle se maquilla avec soin. Comme souvent depuis quelques mois, elle décida d’aller boire un verre. Toujours au même endroit, assez loin du centre-ville, dans un petit bar, plutôt sympathique. Populaire. Elle y avait ses marques. Elle s’installait sur la vieille banquette en cuir. Prenait le temps de discuter avec quelques habitués.
Puis, sans même le regarder, sans prêter la moindre attention à sa présence, elle commandait un demi au garçon qui s’était avancé. Un bel homme encore, devaient penser les clientes. Au visage ravagé. Quand il revenait avec la boisson demandée, elle laissait traîner son regard sur les mains qui déposaient le verre. De très belles mains. Alors, elle levait lentement les yeux. Sur les siens. Ses yeux de chat. Verts.
Quand elle partait, elle laissait ostensiblement, sur la table, un pourboire.

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