Bonheur inachevé

il y a
2 min
1 039
lectures
208
Qualifié

Maman débordée, j'aime pourtant m'accorder du temps pour ce que j'aime le plus : écrire. Chercher le mot juste, celui qui touche, qui apaise, qui fait rêve  [+]

Image de Hiver 2018 - 2019

Suzanne a mis sa jolie robe et ses boucles d’oreille en argent. Elle s’est maquillée, un peu de rouge à lèvres et du rose sur les joues. Une légère touche de parfum, et la voilà prête.

Quand elle prend son sac, elle se rend compte que ses mains tremblent un peu. Ça fait si longtemps qu’elle n’a pas eu de rendez-vous. Elle se sent comme une jeune fille, ça la fait sourire et ça lui fait peur en même temps.

Le soleil est là lui aussi, comme pour fêter cette journée en harmonie avec ses sentiments. Elle est un peu en avance, mais elle a trop peur d’être en retard. Ce n’est pas grave, elle l’attendra sur le banc, sur leur banc. Là où ils se sont rencontrés, là où ils se sont racontés.

Il lui a tout de suite plu. Son regard franc. Son sourire. Ses mains. Oh qu’elle aime ses mains ! Non, non, non, il ne faut pas qu’elle pense à ses mains, sinon elle va être toute rouge quand il arrivera ! Alors elle pense à ce qu’il lui a raconté de lui, sa manière de se livrer sans fanfaronnade ni fioritures, sa manière de l’écouter, elle... Elle qui n’a jamais aimé se dire et qui grâce à lui a senti son cœur s’ouvrir de nouveau à la vie.

Il commence à faire frais maintenant. Elle est restée dans ses pensées si longtemps. Quelle heure est-il ? Pourquoi ne vient-il pas ? De toute façon, elle ne bougera pas. Elle restera là, sur ce banc, et elle attendra jusqu’à ce qu’il arrive... ou jusqu’à ce qu’elle se transforme en statue.

Elle voit Monique qui s’approche. Monique est une aide-soignante qu’elle aime bien. Elle lui parle toujours avec douceur et elle ne la traite pas comme une enfant. L'autre jour, elle lui a tout raconté, leur rencontre, leurs sourires, et ses espoirs un peu fous. Monique a compris, elle ne s’est pas moquée, elle trouve ça bien, elle, les histoires d’amour. Même quand on a passé l’âge.

Suzanne sent son cœur se serrer. Elle a vu les larmes dans les yeux de Monique. Tout son corps se contracte. Elle oublie presque de respirer.
Monique s’assoit, lui prend la main, et lui dit doucement :
— Suzanne, on vient de retrouver Albert. Il avait mis son beau costume, il avait des fleurs dans la main. Il se préparait à venir vous rejoindre. Et puis là, juste devant l’ascenseur, il est tombé. Son cœur a lâché, Suzanne.

Les larmes roulent sur les joues des deux femmes. Suzanne ne dit rien. Son amour est mort d’un trop-plein d’émotion. Elle a l’impression d’être morte elle aussi. Et pourtant, son cœur à elle refuse de lâcher. Il faudra qu’elle continue à vivre, avec en elle ce bonheur inachevé.

Doucement, en la soutenant dans ses bras, Monique la reconduit vers la maison de retraite.

208

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !