Bond

il y a
2 min
8
lectures
1
Je suis dans un lit d’hôpital. Il y a deux jours, en pleine nuit, j’ai ouvert la fenêtre de ma chambre et j’ai sauté. J’ai atterri 11 mètres plus bas. Ça fait des dégâts. J’ai pas mal de métal dans le corps pour fixer tous les os que je me suis cassés. Qu’est ce qu’il m’a pris ? C’est la première question que ma copine m’a posée et je ne sais pas si j’arriverai un jour à lui répondre. Ni à elle ni à qui que ce soit d’ailleurs. Il parait qu’avec toutes ces opérations j’en ai pour des mois de rééducation. Ça m’emmerde. On vient tout juste de déménager et on a encore plein de cartons à déballer.

Je me souviens du débat qu’on a eu avec Chloé quand on cherchait à s’installer. Cet appartement est parfait mais est au quatrième étage. Comment Tapalapa, son chat, pourrait-il faire pour vivre sa vie dehors et rentrer par la fenêtre sachant qu’il aurait une bonne dizaine de mètres à grimper ? On n’était pas d’accord sur sa capacité à franchir la distance entre l’arbre le plus proche et le balcon. Je croyais en lui, elle moins. J’ai gagné. Il n’aurait qu’à faire des bonds.

Je suis dans un lit d’hôpital. Les barreaux y sont relevés et la fenêtre ne s’ouvre qu’à l’aide d’une clé. C’est l’endroit parfait pour tester mes nouvelles envies de prendre l’air pendant la nuit, sur-sécurisé. Pas sûr que cette fois ci je réussisse mon escapade nocturne.Il faudrait déjà que j’arrive à sortir de mon lit en passant par-dessus les barreaux. Ça risque d’être physique. Me réceptionner par terre sans me casser autre chose. Ça ne va pas être évident. Tenir sur mes deux pieds. Ce plan devient légèrement bancal. Trouver la clé de la fenêtre. Au cou de quelle infirmière pend-elle ? Lui subtiliser sans qu’elle ne s’en rende compte. Ou casser la vitre sans un bruit et y faire un trou assez grand que pour m’y faufiler. Tout ça me semble de plus en plus impossible et ça me rassure.

Chloé va arriver. Elle débarque toujours dès que les heures de visite l’y autorisent, à 14h pile. Ça tombe bien, j’ai une terrible faim de chocolat. Sans lait s’il vous plait. Mon frigo en est plein mais inaccessible depuis mon lit. Ces stupides architectes qui n’ont pas pensé aux personnes alitées et affamées. Et je ne me résoudrai jamais à appeler une infirmière pour assouvir mes envies de cacao. Dépendant et en perte total d’intimité, d’accord, mais pas pour autant prêt à dévoiler mon addiction au chocolat à tout l’hôpital. Chloé, elle, me connait déjà comme ça. C’est elle qui me connait le mieux d’ailleurs. Même si elle vient juste de découvrir la facette de moi qui m’a amené dans ce lit d’hôpital et si elle se borne à me répéter qu’elle a l’impression de ne pas me connaitre. Parce qu’elle croit que moi je me pensais capable de ça ? Je suis aussi perdu qu’elle en fait. Moi non plus je ne me connais plus.

Il va falloir qu’on discute. Ça ne va pas être agréable mais il va falloir qu’on envisage un nouveau déménagement. Cette fois-ci au moins on sera tous les deux d’emblée d’accord sur l’étage de l’appartement : un rez-de-chaussée, obligatoirement. Elle sera plus rassurée. La nuit, son chat pourra rentrer sans soucis et son mec se barrer par la fenêtre aussi. Il parait que les chats ont une très bonne vision nocturne. Je me demande ce que je vois moi, quand endormi, j’ouvre les yeux. Je ne m’en souviens jamais quand je me réveille. Même si c’est 11 mètres plus bas.
1

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Gugusse

Dany Mangion

La paille japonaise était noircie de nicotine jusqu’aux moulures du plafond. Elle était tellement usée, par endroits, qu’elle laissait apparaître l’ancien motif, autrefois recouvert... [+]