39 lectures

7

Avril 1998
Ils sont plus d’une centaine entassés entre la Porte de l’Inde et l’entrée de l’hôtel Taj Mahal. Tenus à bonne distance par les imposants gardes sikhs, ils guettent avec envie le touriste, supposé riche, qui osera sortir de l’hôtel seul et à pied.
Ils ne sont ni agressifs ni vraiment virulents, mais leur nombre impressionne.
Pourquoi ai-je immédiatement remarqué cette jeune femme au premier rang de cette masse indistincte ? Mon regard ne s’est attardé sur elle que quelques secondes à peine, le temps de surprendre des yeux couleur de saphir, une particularité rare dans ce pays. Son visage fin et sa peau claire m’étonnent autant que le bébé qu’elle porte dans ses bras. J’observe cette foule compacte et mes yeux reviennent vers cette jeune femme du premier rang. Les siens semblent vissés sur moi. A-t-elle deviné ma surprise et mon intérêt ?
Instinctivement j’ai mis la main dans ma poche droite pour vérifier que s’y trouvent bien les quelques roupies qu’il m’arrive parfois de donner malgré les recommandations de n’en rien faire. Les mendiants professionnels me hérissent, mais ici, à Bombay, se concentre toute la misère du monde. J’attends simplement que le bénéficiaire de mes maigres largesses soit seul, faute de quoi je risque toujours de me trouver face à un attroupement d’opportunistes. Dans ce quartier, à dix-sept heures, je ne risque absolument rien et je sors sans hésiter, prêt à affronter cette foule de quêteurs et prêt à donner quelques pièces à cette jeune femme si elle venait à me solliciter.
Ce qu’elle fait aussitôt. La monnaie que je tire de ma poche est refusée avec fermeté, puis le petit billet que j’avais en réserve... Elle ne veut pas d’argent !
- What do you need ? Que voulez-vous ?
- Milk for the baby. Du lait pour le bébé. He is too skinny, I don’t have milk enough for him. Il est trop maigre et je n’ai pas assez de lait pour le nourrir.
La situation m’échappe. Je n’ai pas de lait et je ne vois pas comment je pourrais lui en procurer. Nous nous sommes éloignés de la masse compacte des quémandeurs. Curieusement aucun autre malheureux n’est venu se mêler à nos échanges ni réclamer quoi que ce soit, même à la vue de mes pièces et de son refus.
Elle parle, elle insiste, elle a besoin de lait pour le bébé et me supplie de l’aider. Elle m’agace et me fait pitié tout à la fois et je ne suis insensible ni à ses yeux ni à l’aspect malingre du bébé. Elle sait où on trouve du lait pour bébés, dans une petite rue, un peu plus loin. Je m’inquiète un peu mais le quartier est sûr m’a-t-on dit.
La rue est étroite, presque déserte, j’y aperçois tout de même quelques boutiques de souvenirs. Vers le milieu de la rue, devant ce qui pourrait s’apparenter à une sorte d’épicerie, un étal sur tréteaux semble supporter deux ou trois grosses boîtes de lait en poudre.
- It’s here. C’est là, me confirme-t-elle avec un regard implorant.
Je ne peux plus hésiter.
Ce sont des boîtes de cinq kilos, d’une marque européenne réputée, et l’épicier-pharmacien n’en a pas d’autre. C’est, de toute façon, le seul qui corresponde à l’âge du bébé m’affirme-t-il. Le prix dépasse de très loin ce que j’envisageais comme geste de soutien à cette jeune femme et au bébé. Même si cette dépense ne représente rien dans mon budget, c’est une somme importante au regard du niveau de vie local et je me sens piégé.
- the expiry date has passed for two months ! La date de péremption est dépassée de deux mois ! fais-je remarquer en reposant la boîte.
Cette fois les larmes ont jailli et l’épicier de m’expliquer que la date n’a pas de véritable signification avant encore au moins un an. La maman me supplie et le bébé commence à geindre.
Je paie tandis que l’on me promet toutes les bénédictions de Brahma, Vishnou, Ganesh et tous leurs copains pour toute ma vie et celles d’après.
Flairant l’arnaque, je laisse partir la jeune femme, son lait et son bébé avant de m’éloigner en sens inverse pour m’arrêter un peu plus loin dans une boutique de souvenirs.
Une dizaine de minutes plus tard me revoici devant l’étal aux boîtes de lait, et... comme je m’y attendais, le miracle s’est produit, les trois boîtes sont à nouveau réunies !
Il ne me reste plus qu’à saluer le vendeur comme on salue un prestidigitateur qui a réussi son numéro, en lui faisant remarquer que je ne suis pas dupe.
Il lève le pouce pour me féliciter !
J’ai revu cette jeune femme les jours suivants, elle n’avait plus de bébé. Ici ils se louent car ils permettent d’amadouer les touristes avec plus d’efficacité. Je n’ai pourtant jamais regretté mon geste, considérant qu’il avait amélioré un peu l’ordinaire de quelqu’un qui en avait sans doute plus besoin que moi. Mais ma mansuétude était-elle due au bébé ou au regard couleur de saphir ?
7

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Julien1965
Julien1965 · il y a
Merci pour ce texte...Oui donner et sans regret. Si vous aimez les récits de voyage, je vous invite à rejoindre La Voie n 1, un train est en partance pour la Corne de l’Afrique, je vous souhaite une belle traversée...
·
Image de Lafa
Lafa · il y a
Un excellent texte autour d'une situation vécue. Bravo !
·
Image de Pelicorne
Pelicorne · il y a
Très profond. Que de misère en ce monde. Amitiés. Christine et Jean-Michel
·
Image de Isaj
Isaj · il y a
Lecture toujours aussi agréable.
Quel touriste ne s'est déjà pas fait avoir ? mais c'est sans regrets car nous sommes tellement gâtés par la vie ...

·
Image de Felicie
Felicie · il y a
Bravo!C'est très bien écrit et ça sent le vécu.
·
Image de Héliette Bureau
Héliette Bureau · il y a
sombre réalité mais que ne ferais ton pas pour vivre mieux. La misère conduit à beaucoup d'astuces et de manigances mais c'est excusable. Nous ferions certainement la même chose dans des conditions de vie similaire. Très beau texte.
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

NOUVELLES

Assis sous un cocotier, protégé du soleil par le feuillage d’un mancenillier, Jojo regardait l’horizon. Une ligne à peine perceptible, qu’aucun mât ne venait briser. Pas de hors-bord, aucune...

Du même thème