Boîte à l'être

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Jury

Ernestine parce que le prénom est désuet, montblanc... à cause des stylos ! Que je n'ai pas, car j'écris au crayon à papier depuis... longtemps. De brèves histoires, pour en dire long  [+]

Image de Été 2018
Elle descend l’escalier, les clés à la main, fébrile. Elle sait vaguement qu’il est trop tôt, que le facteur passe de préférence l’après-midi. En même temps elle n’en est pas sûre. Parce qu’elle ne le voit jamais. Elle habite au septième étage, n’entend pas ce qui se passe en bas, dans l’entrée. Elle peut dire que les chiens du cinquième ont de nouveau hurlé cette nuit, ou que l’étudiante du sixième est toujours dans la salle de bain le jeudi à 7h45, quand elle-même s’en va à la gare. Mais elle n’a jamais surpris le facteur, ignore si c’est un homme ou une femme, s’il vient à vélo ou en camionnette.
Dans son immeuble d’avant, elle aimait bien apercevoir les gros paquets de courrier que le postier déliassait dans le hall d’une main experte, puis répartissait rapidement, sans hésitation, sauf à quelques périodes de l’année, pendant lesquelles le remplaçant, un nouveau, butait sur tout : le nom, l’étage, l’allée.
Elle ouvre enfin, après avoir longuement pesé le pour et le contre. La boîte est vide, le silence brutal. Elle aime tant quand un tas de prospectus chute bruyamment à l’ouverture. Ce n’est pas possible, même pas une toute petite publicité, ni le rectangle d’un marabout qui guérit tout. Sauf l’absence de courrier. Elle a vérifié un jour, dans la liste interminable des maux que le Professeur X promettait de soigner. Elle referme la boîte, accablée, jette un œil aux voisines : rien ne dépasse non plus. C’est ennuyeux, mais encourageant aussi : demain, il y aura le courrier de deux jours, la boîte débordera, c’est sûr. Elle remonte à pied les sept étages, ignore pourquoi elle se punit ainsi. Car la règle est simple : quand la boîte est vide, elle prend l’ascenseur, pour que le temps de la déception soit raccourci au maximum. Au contraire, quand il y a du courrier, elle l’ouvre en sifflotant, et monte les escaliers sans s’ennuyer.
Sept étages c’est long. Elle se sent lourde, d’un poids qui n’est pas le bon, qu’elle voudrait de papier, au lieu qu’il soit à l’intérieur. A qui pourrait-elle écrire, surtout pour qu’on lui réponde ? « Chère Léa, j’ai bien reçu ta lettre, qui m’a fait très plaisir... » Simplicité de première phrase, si bonne à lire, comme une écharpe enroulée autour du cou, qui procure une chaleur bienfaisante. Ses enfants ? Aucun ne répondra, ni même ne lui dira qu’il a reçu son courrier. A Paris, son fils aîné habite dans un lotissement dans lequel les boîtes aux lettres sont regroupées au bout de la rue. Personne ne les relève tous les jours, sauf peut-être quelques anciens, à la retraite, qui ne sont pas à l’aise avec l’ordinateur. Combien de cartes anniversaires a-t-elle envoyées, bien à temps, ouvertes une semaine plus tard, à sa propre demande. « Tu sais, on ne reçoit plus beaucoup de courrier » se justifie le fils avec désinvolture. La carte finira à la poubelle : celle-là au moins on la remplit tous les jours. Et pour son anniversaire à elle, elle recevra un texto, ou un coup de fil ; pourtant dans la boîte ce jour-là, il y aura beaucoup de courrier : des publicités qui lui expliqueront qu’elle doit marquer le coup, en achetant tout ce qu’on lui propose.

En rentrant, essoufflée, elle jette un œil sur l’étagère : impeccablement alignées, des boîtes à archives portent la mention « courrier personnel année... » Pour les années les plus reculées, il en faut au moins deux pour rassembler les lettres. Puis un mouvement inexorable fait qu’une seule boîte suffit. La dernière contient trois années et n’est pas pleine.
Léa est saisie d’une rage incontrôlable : elle jette à terre toutes les boîtes, puis redescend et remonte plusieurs fois les étages, jusqu’à avoir tout mis devant la poubelle, qu’elle remplit méthodiquement, à ras bord. Ce soir, le gardien la sortira et le camion emmènera à la décharge trente années de correspondance.
L’œil sec, elle remonte ses étages en sifflotant, et s’installe à son bureau : « Chère Léa, j’ai bien reçu ta lettre qui m’a fait très plaisir... » Elle signera M, son amour, qui ne lui a jamais écrit, et s’empressera de lui répondre.

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