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Bleus

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Murielin

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Ce fut une enfance terriblement heureuse. Dernière d’une fratrie de trois, elle crut longtemps à sa différence. Seule fille, presque fille unique, les légendes fleurirent sur sa personne. Sur sa naissance, d’abord. Le médecin prédit que ses yeux bleus vireraient au marron. L’avenir le démentit, ce qui tissa le début de la fable. On ne parla pourtant pas de fées qui se penchèrent sur son berceau mais elle suscita des excès en tous genres. La grand-mère maternelle accourut, en train, en un temps record, annulant les distances, peut-être pressée de vérifier que le bleu des yeux reflétait le sien. Elle prolongea sans doute la joie maternelle. A l’inverse, le grand-père paternel vint dire sa désapprobation, le malheur d’avoir une fille ; il passa pour un fou aux yeux de la mère, pour un homme d’un autre temps, et d’un autre pays, une Tunisie archaïque et choquante. Quant au père, comblé d’avoir une fille, il se soûla, à la boukha.
Puis chacun se retourna sur la poussette, dans la rue. D’où venait donc ce bleu ? Cette particularité gonflait d’orgueil toute la famille. Le mythe d’un cadet fratricide fut construit de toutes pièces, et plut tant qu’il fut diffusé et répété à l’envi, en dépit des protestations de l’intéressé. Il voulait la tuer de toutes les façons possibles, mais privilégiait la défenestration et le desserrage des freins de la poussette, dans une ville qu’on se voit contraint d’imaginer très pentue. Pour contrebalancer cette folie du cadet, on ajouta un épisode fondateur : un jour, devant l’école, afin de couper court aux cris d’admiration de la foule, le frère fit barrage devant la poussette et déclara c’est ma sœur ! Il ne manifesta plus l’envie de la tuer.
Plus tard, pour ancrer dans l’esprit de sa fille sa singularité, le père lui offrit un livre-cassette intitulé La petite fille aux cheveux bleus. Il était cartonné et lorsqu’on l’ouvrait on trouvait à gauche le livret illustré et à droite l’emplacement pour la cassette audio. La petite fille en question avait une longue chevelure bleutée et évoluait dans un univers poétique, presque féerique. Elle n’avait pas de famille ou du moins on n’en parlait pas : elle semblait vivre de la beauté de la nature. Dans une illustration, elle soufflait sur des pissenlits rouges. Elle adorait écouter et réécouter cette cassette, seule dans sa chambre. Elle ne saurait expliquer pourquoi l’autre avait des cheveux bleus elle mais était fascinée par sa différence. Elle possède encore ce livre mais en a perdu la cassette.
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