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Blanc bleu et jaune

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Le paysage file et défile derrière la vitre. Les virages offrent à chaque nouvelle courbe une vision différente du décor alentour...
Des champs, des montagnes, des collines, des rivières.
Des viaducs, des forêts, des sommets, des vallées.
Des routes, des fermes, des crêtes, des falaises.
Des nuages, des rails, des ponts, des maisons.
Des lacs, des cols et des villages.

Elle, elle le connaît par cœur l’itinéraire du 4500. Cette route, elle l’a déjà vu sous tous les angles. Et ce bus aussi elle le connaît bien, ce chauffeur et ses collègues, ce siège et ses semblables...

Ce matin-là c’est un lundi et elle n’arrive pas à fermer l’œil, captivée par les énormes flocons qui tombent au-dehors. Le chauffage lui chatouille les mollets et elle se complaît dans cette douce torpeur. Mais soudain les pneus dérapent dans un crissement et le bus fait un violent écart. Le chauffeur donne un puissant coup de volant mais les roues continuent de glisser au ralenti. Dans l’habitacle, les cœurs et les corps sont suspendus au souffle du temps et les secondes s’égrainent lentement.
Inévitablement, les roues arrières quittent la route puis basculent dans la pente et le bus tout entier entraîné par son poids, chavire dans la descente. L’engin est vite stoppé par les arbres du bas-côté et gît désormais périlleusement sur le flanc.
Elle, elle est retenue par sa ceinture et accrochée en suspens au-dessus de l’allée, sonnée par le choc de son crâne contre le siège d’à côté. Son cœur est à deux doigts de sortir de sa poitrine et sa gorge nouée par la terreur. Elle entends un faible craquement étrangement sonore dans ce silence assourdissant. Puis un léger râle à l’arrière.
CRAC !
Cette fois un tronc a craqué. Un soubresaut. Puis la chute. Le car repart dans une course folle mais cette fois-ci la pente est bien plus abrupte et les arbres trop frêles pour retenir la carrosserie. La tête protégée dans ses bras, elle distingue les lumières bleues du bus tourbillonner à une vitesse folle. Ballottée, cognée de tous côtés, elle ne pense qu’à hurler, à pleurer. La vitre près d’elle explose et des bouts de verres se plantent dans tout son corps, s’enfonçant plus profondément à chaque secousse. La chute semble durer des heures.
Elle ne veut plus sentir la douleur.
Elle ne veut pas mourir.
La respiration coupée, le cœur affolé et le corps douloureux, nauséeuse, transpirante, sanguinolente, suffocante et tremblante, elle ferme les yeux. Et devant ses paupières closes, les paysages du Trièves défilent et l’apaisent.

Le Châtel de son enfance vu de la fenêtre de sa chambre ;
l’Obiou et le Grand Ferrand roses du soleil couchant ;
les roches d’Emery et ses messages fait de petits cailloux blancs ;
le majestueux pont Brion et ses eaux turquoises 66 mètres plus bas ;
le pas de l’Aiguille, ses bouquetins, ses étoiles, sa grotte chargée d’histoire, son refuge et tellement de bons souvenirs ;
le plateau du Vercors, ses étendus de pierres, ses restes d’obus et ses marmottes ;
la gare de Clelles et ses rails serpentant entre ponts et tunnels ;
le Mont Aiguille si beau, si fier ;
l’étang de Mens, ses grenouilles, ses roseaux et le reflets théâtrales des montagnes dans son eau lisse ;

le givre sur les arbres et le blanc époustouflant de certains matins d’hiver...

Elle finit par rouvrir miraculeusement les yeux. Autour d’elle les sièges sont tachés de sang et une fumée noire enveloppe la scène. L’obscurité de la nuit est plus ou moins dissipée par une faible clarté au dehors. Par chance le bus est dans le bon sens. Elle se traîne pitoyablement dans l’allée, chacun de ses mouvement la faisant terriblement souffrir. Puis elle rejoint le corps d’une passagère au pouls inexistant et celui du chauffeur, transpercé par des bouts de pare-brise, mort lui aussi. Sa douleur lui paraît soudain bien plus supportable. "Ne pas penser. Ne surtout pas penser. Appeler les secours. Trouver de l’aide." Le téléphone de la jeune femme fonctionne mais il n’y a pas réseau. À quatre pattes au milieu du bus, elle aperçoit une ancienne amie à elle, respirant encore faiblement. D’un murmure à peine audible elle tente de se rassurer en s’adressant au corps inerte : "Je vais chercher de l’aide... Reste en vie." "Ne pas penser." La fumée commence à la faire tousser et à brouiller sa vue. À moins que ça ne soit les larmes, ou la douleur. "Bouger. Sortir d'ici." Elle parvient à s’extraire péniblement de l’épave fumante par une vitre brisée. De l’extérieur le bus n’est qu’un tas de ferrailles blanc, bleu et jaune.

Lentement et laborieusement elle attaque l’ascension de la pente. Chaque geste est plus douloureux que le précédent et elle se meut à grand-peine. Elle aperçoit alors en levant la tête un petit bout du sommet enneigé du Mont-Aiguille, éclairé par les minces rayons du soleil levant. Des nuages orangées l’enrobent, le couronnant magnifiquement. Le bus explose. Elle est projeté au sol et à nouveau les paysages défilent.

La halle de Mens si familière et son marché ;
les flamboyantes couleurs d’automne ;
les vertigineuses passerelles himalayenne des gorges du Drac et de l’Ebron ;
les clochers des temples et des églises mouchetant le décor ;
l’écrin merveilleux du village de Saint-Martin-de-Clelles et sa chapelle au toit de chaume ;
les souvenirs de courses d’orientation au milieu des champs de Chichilianne ;
les baignades d’été dans l’Ebron glacé ;

le givre sur les arbres et le blanc époustouflant de certains matins d’hiver...

Elle reprend connaissance le nez dans la neige, des flammes lui léchant les pieds. Et dans sa tête dansent les corps dont elle veut oublier les visages. Elle se relève péniblement. "Continuer à avancer. Ne pas faire attention à la douleur. Avancer." Elle tombe et se redresse, glisse, dérape, grimpe, titube, s’écroule, persévère, retombe et rampe, s’accrochant désespérément aux racines et à la vie qui lui échappe. Le froid et la douleur l’engourdissent. Toujours pas de réseau. "Avancer. Surtout ne jamais fermer les yeux. Ne jamais rester immobile."

Rester en mouvement.

PRIX

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RAC · il y a
Quelle jolie plume. Bravo !
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Samia.mbodong · il y a
Bravo ZZ,
et merci pour ce texte magnifique et bien écrit. Je te soutiens et j'espère que tu iras loin.
Je t’invite également à lire un texte que j’ai écris et à le soutenir si tu le trouves à ton goût.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/zohra-ma-cherie
Samia

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Thara · il y a
Je ne suis qu'à demi étonnée de voir passer encore un bon texte à la trappe...
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Zz · il y a
Une prochaine !
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Loodmer · il y a
L'alternance des bons moments et de l'horreur immédiate bien mise en scène nous happe jusqu'à la fin. La dernière phrase est redondante. Qq coquilles sans importance. vous méritiez la finale, mais tout le monde ne peut pas y être.
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Zz · il y a
Merci du commentaire :)
Oui mais c'est le jeu !

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J. H. Keurk · il y a
Mon regret est de na pas vous voir parmi les finalistes.
J'ai vraiment aimé la qualité de votre récit et la plume maitrisée dont vous faites preuve. Je vous souhaite un avenir tout en mots et en intrigues.

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Zz · il y a
Merci encore :)
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Maryse · il y a
Bravo Zoé !
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Zz · il y a
Merci Maryse
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Virgo34 · il y a
Vieux motard que j'aimais...
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Alice Merveille · il y a
Vite, vite mon vote... rester en mouvement...
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Zz · il y a
Merci :)
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Christine Śmiejkowski · il y a
J'ai voté - pourtant on est le 19 - j'espère que mon vote sera pris en considération
Bravo en tout cas !

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Zz · il y a
Merci !
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Zouzou · il y a
un bel hommage à l'Isère +5
si vous aimez , " les soldats imposent " prix Printemps , " à la ravigote " Eté et " le chasseur alpin " Payasages

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Zz · il y a
Merci !
J'irais voir avec paisir

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