Black adder

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— Apparemment c’est un suicide, dis-je.

— Un suicide, s’exclama Richard ! Mais enfin, la victime a été décapitée. Il y a des traces de lutte partout autour. Tenez, l’évier en faïence a été brisé. Des contusions et des lacérations sur les avant-bras. La porte a été forcée. Comment pouvez-vous conclure à un suicide, inspecteur ?

— Très bien, dis-je. On a qu’à dire qu’il est mort d’une crise cardiaque.

— Je ne comprends pas, s’étonna Richard. Je ne pense pas qu’il soit mort avant la décapitation. Regardez ! Il y a des projections de sang jusqu’au plafond. Le coeur battait encore quand on a sectionné la carotide. En aucun cas la victime n’est morte d’une crise cardiaque.

— D’accord. Excluons le suicide, et la crise cardiaque. Vous avez raison. Ça ne fait pas très sérieux. Il y aura toujours un journaliste local en mal de promotion pour venir mettre son nez dans nos affaires. Que pensez-vous, continuai-je, de la thèse de l’accident domestique ? L’homme a dû glisser et se trancher la tête sur... disons... l’évier en faïence.

Richard me regardait avec des yeux exorbités.

— Vous n’êtes pas sérieux, dit-il.

— Je suis très sérieux, répondis-je. Vous êtes nouveau, je comprends que n’ayez pas encore l’oeil de l’expert. Mais pour quelqu’un comme moi, avec plus de vingt ans de métier, c’est évident. Regardez, on voit des traces de glissades dans le sang.

— Quelles traces ? demanda Richard.

Je commençais à patiner dans le sang pour faire apparaître la preuve de ma théorie.

— Ces marques, dis-je.

— Mais vous venez de faire ces marques, elles n’étaient pas là avant, s’indigna Richard. Et cela implique que la victime aurait glissé dans son propre sang avant de se trancher la tête. Ça n’a aucun sens.

— Je n’avais pas pensé à ça en effet. Bref, dis-je. Allons à l’essentiel. Est-ce que la victime a de la famille ? Je vous jure, Richard. Les familles c’est le cancer de notre profession. Elles veulent faire votre boulot à votre place. Elles sont toujours là à poser des questions. À relever la moindre incohérence dans votre version. Je rêve d’une société d’orphelins. Que des milliers de gens meurent de faim à l’autre bout de la terre ; que des milliers de gens meurent sous les bombes dans je ne sais quelle partie reculée du monde ; que des milliers de vieux meurent dans la plus extrême solitude ; tout le monde s’en fout. Mais dès qu’un jeune homme bien entouré meurt de mort naturelle, et tout le monde perd l’esprit !

Je vous jure, Richard. Il y a deux mois, ce jeune, Patrice, est mort d’un cancer du cerveau. J’avais ses parents et sa sœur sur le dos pendant deux semaines. Tous les jours. Ils venaient au commissariat. Ils m’apportaient des donuts, comme dans les films américains. Je suis diabétique. Tous les jours la même question : « Est-ce que l’enquête progresse ? ».
Qu’est-ce que tu voulais que je leur réponde ? Il refusait l’idée qu’un jeune homme de vingt ans puisse mourir. Il fallait une explication. Déjà moi à la base, j’explique mal. Même quand c’est simple. Vous imaginez l’horreur. Expliquer en boucle à ces pauvres gens que leur fils est mort d’un simple cancer du cerveau. Que c’est triste mais que c’est la vie. « Mais pourquoi a-t-on retrouvé le cadavre perdu dans la forêt ? » persistaient-ils à demander. Je ne sais pas moi. Peut-être qu’il aimait les champignons. Il serait parti à la cueillette, et d’un coup serait mort. La pression de la tumeur dans son crâne. Qui peut prédire quand ces choses là arrivent ? Je ne suis pas médecin. Le chien d’un garde forestier l’avait retrouvé. Enterré à quelques centimètres sous le sol seulement. Les gens ne sont pas sérieux. Franchement, si vous prenez la peine de déplacer un corps à plus d’un kilomètre de tout sentier, vous pourriez prendre la peine de creuser une fosse assez profonde pour que le premier chien qui passe par là ne trouve pas le cadavre. La famille a essayé de contacter la presse. Heureusement, ce n’était pas assez spectaculaire. Juste un cadavre dans la forêt. Les gens aujourd’hui il veulent du sensationnel. Minimum il faut un viol. Sinon c’est pas assez accrocheur. Ou alors des meurtres en série. Le côté hollywoodien. Ils veulent une histoire. Avec du suspens, et tout.

Les journalistes, je vais vous dire Richard, c’est l’inverse de notre profession. Ils en rajoutent là où il n’y a rien. Ils ont en horreur la banalité. Ce sont des stylistes. Tenez cet accident domestique sur lequel nous travaillons. Ils en feraient tout un plat. Un homme décapité dans une petite bourgade de campagne. La terreur se répand dans la région. Qui sait ce qu’ils iraient inventer ? Un groupuscule terroriste. C’est à la mode. Le premier meurtre d’un malade mental. Pourquoi pas ? Une histoire de vengeance. Une adultère qui tourne mal. Ces gens là font tout pour vous effrayer. La peur de la mort. C’est le meilleur argument commercial Richard. Bien au-dessus du sexe.

Allez Richard, venez ! Je vous paye un whisky. De toute évidence ce cas n’est pas de notre ressort. J’appelle la police scientifique. On ferait mieux de partir avant que tout ne flambe. Je vous le dis entre nous Richard, ce ne sont pas vraiment des cérébraux. Je le sais, j’ai un beau-frère qui y travaille. Ils ne connaissent qu’une méthode, la preuve par le feu. Ils ne s’encombrent pas avec des théories. Quand ça tourne mal, parce que des fois ça tourne mal, ils se contentent de dire « combustion spontanée ». Ça plait à tout le monde. Je vous le dis Richard, les gens n’aiment pas la vérité. Ce que les gens veulent c’est de l’extraordinaire. De l’inexplicable. Les gens sont blasés Richard. Les gens sont blasés...

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Utilisateur désactivé · il y a
Bonjour.
J’ai bien apprécié votre TTC.
C’est décalé et bien écrit.
Dans le cadre éventuel d’un M2 édition (année universitaire 2016-2017), j’ai pour projet de travailler sur l’élaboration d’un recueil de nouvelles avec une thématique policière déterminée, entièrement écrit par des nouvellistes féminines. J’aspire à convaincre une locomotive du genre pour gagner en crédibilité commerciale. Pour cela, je recherche des auteures avec qui collaborer. Si cela vous intéresse, et si vous voulez en savoir plus, faites-m'en part, j'en serai ravi. Peut-être qu’un concours sera organisé en conséquence, ce n’est pas encore déterminé.
Vincent.

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Yannick Devin · il y a
Décalé ! J'aime ! +1, évidemment !
Et si vous disposez de quelques textes pouvant coller à mon style (http://short-edition.com/oeuvre/strips/dommages-collateraux-2) , n'hésitez pas !

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Michèle Harmand · il y a
Très amusant :)
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Eowyn · il y a
J'ai beaucoup aimé cette histoire. Du polar absurde, voilà qui est très attractif. Je vote!! A tout hasard, je t'invite à la lecture de ma dernière nouvelle Ad vitam aeternam.
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Isabelle Lambin · il y a
J'ai adoré le ton de cette histoire, son côté saugrenu, un peu à la Martin Page.
Vivement la prochaine enquête !

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Abriell · il y a
super rigolo !

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