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Bille de plomb

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Quentin Holden

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C’est un matin d'octobre. Un matin vent froid et petite pluie qui vous fouette. Mes cheveux volent en tous sens alors que je prends l’air du haut de ma fenêtre du sixième étage. Les orphelins à Paris sont logés dans les beaux quartiers, ce qui n’empêche pas la pluie de tomber.

Je prépare mon sac pour les trois heures de physique-chimie avec le professeur Bunsen. Il est drôle avec sa moustache blanche qui tourbillonne. La dernière fois il a expliqué la chute des corps. Libérées au même moment d’une haute tour, une bille de liège et une bille de plomb touchent en même temps le sol.

Je descends les escaliers, traverse la cour et pèse nonchalamment sur la porte-cochère pour qu’elle se pousse. Mon cœur se serre comme si un étau de fer se refermait dessus. Un homme attend, adossé à l’une des deux colonnes qui encadrent l’entrée.

Cela fait dix ans, mais je l’ai reconnu tout de suite à son odeur de sable chaud quand j’ai franchi l’entrée. Il me regarde avec mes propres yeux, c’est un peu étrange, cet inconnu avec mes yeux.

– Papa ? J’ai la voix qui tremble.

Il me sourit, il a l’air gauche des hommes aux mains immenses qui ne savent pas quoi en faire.

Nous nous asseyons à une brasserie juste en face. Il y a le tintement des verres et un rire calme qui s’échappe et nous parvient dans un murmure. On a pris des cafés et on ne parle plus. Il ne touche pas son café. Ses mains brunies et striées forment un enchevêtrement qu’il essaye sans succès de défaire.

Il brise le silence d’une voix mal assurée qui jure avec l’atmosphère feutrée. Après quelques banalités il me demande si j’ai des amis ou un amoureux, il dit amant comme si j’avais quarante ans. Je n’ai ni l’un ni l’autre, alors j’invente des noms. Je sors maintenant avec un certain Paul depuis un an et deux mois, c’est une histoire très sérieuse, il m’aime, je l’aime. Je laisse entendre qu’on dort souvent ensemble sur un air de défi.

J’ai envie de lui dire que c’est à cause de lui si je n’arrive pas à m’attacher et que je suis obligée de mentir. Je le déteste de s’arroger le droit de me questionner sur des sujets intimes. Cette absence depuis tant d’années qui me ronge, c’est cet homme fatigué et indiscret qui ne boit pas son café.

– En fait je voulais te dire, je suis désolé... mais tu sais j’ai beaucoup pensé à toi ! dit-il avec un sourire gêné.

Sa façon de le dire, c’en est trop. Je ne mérite pas un désolé, net et dans les yeux, accompagné d’explications. Son regard m’évite de peur de se retrouver face à lui-même. Toute cette tristesse, c’était ce pauvre mec. Du vide a remplacé mon secret, j’ai un gros rien partout dans le ventre. Je dépose une pièce de deux euros sur la table et je sors en bousculant le serveur. Je crois l’entendre me dire de l’attendre mais c’est déjà un souvenir.

Je remonte les escaliers quatre à quatre, j’ai l’impression d’emmagasiner de la gravité, de charger mon corps d’une puissance négative. J’ouvre la porte de ma studette et me dirige, un peu chancelante et essoufflée, vers l’unique fenêtre.

Sans réfléchir, je l’enjambe et me laisse tomber de l’autre côté. Je n’ai jamais été aussi légère. Même libérée du poids de mon secret, la gravité me tire de toutes ses forces vers les pavés de la cour. Le vent siffle de plus en plus fort et la pluie glace mes joues. Bunsen l’a dit, je dois être en train d’accélérer à neuf mètres virgule huit par seconde. C’est environ l’accélération d’un corps qui tombe au voisinage de la surface de la Terre, en y réfléchissant bien et en négligeant la résistance de l’air, je devrais atteindre ma vitesse maxi...
Je me réveille en sursaut et je me frotte la joue, j’y sens la marque laissée par la tranche de mon livre de physique-chimie sur lequel je me suis endormie. Encore un satané cauchemar. L’alarme s’est arrêtée depuis bien longtemps, sûrement assommée par un coup somnambule. Je m’habille en précipitation et descends les escaliers.

Avant de franchir la porte-cochère, je ralentis pourtant. Quitte à avoir l’air nouille, je ferme les yeux très forts et je me pince le nez en sortant ; je continue à longer le trottoir à l’aveugle jusqu’au coin de la rue. Même si mon papa est sûrement à l’autre bout du monde, en train de sauver une veuve ou un orphelin comme moi, on n’est jamais trop prudente. Il reviendra mais pas aujourd’hui. Il aura l’air assuré, la larme à l’œil et une excuse béton ; il me prendra dans ses bras et j’essaierai de me dégager sans succès en le frappant.

Je renifle quand même bruyamment avant de m’engouffrer dans le métro, pendant un instant j’ai cru sentir l’odeur du sable chaud.
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