Bijou

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En compétition

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Automne 2020
Romane se blottit contre son frère, elle n’a pas lâché sa main durant tout le trajet. Il est le grand, l’aîné de deux ans. La fillette passe sa langue dans le trou laissé vacant par la chute de sa dent, celle d’en haut, sur le devant. Elle n’a pas mal, mais s’agace à parler en zozotant ; alors elle cherche à combler la cavité. C’était hier soir, pendant le dîner, l’incisive est restée dans les lasagnes.
Elle est contente parce qu’elle n’a pas pleuré. Valentin lui a appris à ne pas fatiguer Maman avec des bêtises à son retour de l’hôpital. Et puis, cette nuit, la petite souris a déposé sous l’oreiller une sucette au caramel, sa préférée. Romane suçote la friandise depuis le départ de la maison. Ne reste que le bâtonnet de bois que la fillette garde dans sa bouche. Elle pressent que ce sera le dernier cadeau avant longtemps.
Le voyage n’en finit pas, cent kilomètres, c’est long quand on a cinq ans, surtout dans cette ambulance aux vitres opaques. La maman est très malade mais elle tient à voir de ses yeux le cadre où ses enfants vont vivre désormais. Leur père les connaît à peine, mémé est trop vieille, ils n’ont pas d’autre parentèle, alors il a été décidé d’une famille d’accueil, pour après. Valentin a compris ce qui se passe, pour Romane c’est plus confus, elle ne sait pas bien où ils vont. C’est pourquoi elle s’accroche à son frère qui sait tant de choses. Valentin veut protéger sa sœur, il serre la petite main dans la sienne.
Maman somnole, Valentin explique une fois encore qu’ils ne sont pas abandonnés, des gens gentils vont s’occuper d’eux, ils iront à l’école comme avant, ce sera une autre école, c’est tout. Et on les emmènera voir maman à l’hôpital de temps en temps.
— Demain ? demande la petite.
Valentin répond :
— Non, plutôt après-demain.
Le garçon a mûri d’un coup, l’âge de raison sans doute.
Il soulève son corps frêle pour tenter d’apercevoir la maison qui se dessine au loin.
— C’est là, dit l’infirmier qui les accompagne, tendant le doigt vers une bâtisse blanche, toute simple, plantée au milieu d’un drôle de paysage modelé de terre rouge, des collines tapissées de rocaille et de hautes herbes courbées sous le vent d’autan.
Valentin pense aux indiens de ses livres de contes. Romane a peur, elle aussi allonge le cou mais ne voit rien. Elle ravale ses larmes et pose sa tête sur l’épaule de Valentin. Maman se réveille, elle est pâle et sourit à ses enfants.
Ils descendent enfin du véhicule. Une femme rousse se dirige vers eux, son pas est vif et les cheveux frisés en auréole fascinent la fillette. Il fait chaud, c’est déjà un peu le Sud. La dame s’approche des petits, agrippés l’un à l’autre comme des siamois, elle les embrasse. Elle salue la maman épuisée par le voyage et lui tend un fauteuil à l’ombre des canisses. Son mari arrive avec un plateau, biscuits et orangeade fraîche. Il est costaud et quand il parle il a une voix grave. Romane s’assied sur la même chaise que Valentin, à moitié sur ses genoux. La dame essaie d’enlever le gilet de laine de la petite, ses gestes sont doux mais l’enfant se met à hurler. Alors elle lui propose d’ôter une manche, d’attraper l’autre main de son frère et de glisser la deuxième manche du vêtement. La fillette accepte en regardant droit dans les yeux de la dame : ils sont bleus et clairs comme de l’eau.
Les adultes parlent entre eux. Maman est un peu remise et l’on peut commencer la visite de la maison, la chambre des petits, un nid tapissé de jaune avec des draps assortis, à côté, celle des enfants du couple, deux garçons du même âge que Valentin et Romane, ils ne vont pas tarder. La maman se détend peu à peu. Romane est toujours collée à son frère quand le monsieur les emmène voir les lapins et les poussins qui viennent de naître. Romane en caresse un, le plus chétif.
— Ce sera le tien, dit l’homme en essayant d’adoucir sa voix.
Les garçons rentrent de l’école, les joues rougies par la course. Ils dévorent le goûter que Romane chipote et déjà les trois petits hommes discutent de leurs héros favoris.
Il est temps de se séparer. Tout le monde se lève, l’infirmier aide la maman à se tenir debout.
Le monsieur est entré dans le garage. Quand il en ressort, il est suivi d’un jeune chien, un bébé labrador beige qu’il appelle Bijou.
Romane s’élance vers le chiot, il se met à lécher les joues salées de la fillette, elle a lâché la main de son frère.
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Jennifer Marquié · il y a
J’ai le cœur serré pour cette maman et ses deux enfants que la maladie va séparer. Une très jolie histoire où l’émotion est prégnante. Bravo Chantal
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Gécé · il y a
La tendresse, la confiance inquiète de la petite accroché à son frère soudainement grandi comme tout cela est est justement écrit!
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Gécé !
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Norsk · il y a
C'est surtout l'optimisme que vous parvenez à extraire de cette situation qui donne beaucoup de force à ce texte ! Comment faites-vous ça ?! 😉
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Chantal Sourire · il y a
Que répondre?...Merci, Norsk !
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Mod GUY · il y a
C'est touchant. sans doute connaissez-vous l'association parrainée par Annie Dupeyrey, SOS Villages d'enfants ? Votre histoire me fait penser au travail merveilleux que fait cette association, avec leurs "mamans" qui offrent tant d'amour aux enfants privés de leurs parents.
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Daniel Glacis · il y a
Touchant récit auréolé de tendresse et obscurci par l'ombre du destin précaire de la maman, Chantal... Bon week-end à toi ! Daniel.
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Rosa Carton · il y a
Que de tendresse!
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SakimaRomane · il y a
Une belle et douce simplicité :)
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Oliary Soa · il y a
Magnifique texte avec simplicité ! Bravo Chantal !
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loup blanc · il y a
un trés beau texte , plein de tendresse !!
elle a de la chance ,cette petite fille , elle s'est déjàg=fait un ami, un petit labrador !!!
elle ser moins triste dans sa famille d'accueil !!

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Jo Kummer · il y a
Pour quand un texte plein de joie!

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