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Big Ben

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Anna Tinebra

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Le train démarre, enfin. J’attends ce voyage depuis des semaines, des jours, des minutes.
J’ai envie de vivre cette aventure en mode secondes. Elle doit prendre le plus de temps possible. Avant, il n’y avait pas de train alors, je n’avais jamais quitté ce village, mon village.
Le paysage voyage comme une succession d’images coordonnées. Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. Je me parle à moi-même, je ne parle à personne. Je n’ai pas l’habitude.
Je l’aime.
Elle le sait.
Je n’ai pas besoin de lui dire.
Elle m’a bercé toute mon enfance.

Après, une heure de route, je me lève et change de wagon. Aujourd’hui, j’ai tous les droits. Je n’ai plus peur. Je sors de mon sac à dos, une tartine au beurre, emballée dans un papier d’aluminium, coupée en deux. Des miettes se déposent sur mon pantalon, sur mes chaussures. Je ris, un peu fort, la grosse dame en robe à fleurs me dévisage.

Sur la vitre, se déposent les grosses gouttes de la pluie. Il drache si fort, le bruit est assourdissant. J’aime le bruit. Je décide de pousser un cri : « OHHH ». Des regards, une discrète insulte est lancée « il est fada, ou quoi ? ». Je change de siège et me colle à la dame en robe à fleurs. Je la regarde avec intensité. Elle fait semblant d’aller aux toilettes et s’assied un peu plus loin.

Elle est là;
parfois présente parfois insignifiante.
Blessante et humiliante.
Elle transforme un être doux en un loup

Aujourd’hui, je me sens si bien, si grand. Je décide de marcher un peu et de saluer les gens. « Bien le bonjour, je m’appelle Marc ». Je prends un ton assuré ! Certains répondent...
Mais je n’ai pas l’habitude de prendre la parole, de serrer des mains, d’être heureux.

Le regard vide,
Le manque d'autrui,
Elle vous rappelle que vous n’êtes pas grand-chose

Lorsque j’étais petit, de la fenêtre de ma chambre, en me mettant sur la pointe des pieds, je pouvais apercevoir l’arbre à la béquille. L’arbre sous lequel Bonaparte s’était assis. L’arbre soutenu par une béquille. Lui, n’était jamais seul. Je passais des heures, allongé sur le lit, à espérer devenir un arbre, j’imaginais que mes bras et mes jambes devenaient des racines, longues et indestructibles. Les passants me remarqueraient et s’arrêteraient. Ils prendraient des photos du plus beau, grand et fort arbre. J’aime les sapins, ils sentent bon en hiver. On peut les décorer et déposer des cadeaux à leurs pieds pour les fêtes. L’été, on les remarque moins mais ils sont toujours aussi majestueux.

Enfin, nous franchissons le tunnel sous la manche. Je n’ai pas peur. Petit, j’avais l’autorisation de me cacher à la cave. Au début, les araignées m’effrayaient mais finalement elles sont devenues des amies. Une amitié sincère sans contrepartie. Gipsy 1, Gipsy 2 et il y eut même Gipsy 3. Je souris et repense à ces bons souvenirs.
Aujourd’hui, le 16 novembre 2018, je sors du tunnel, ma vie est claire et limpide comme jamais. Je sais qui je suis.

Je sors enfin de l’Eurostar. Un homme d’une trentaine d’années avec une chemise à carreaux bleus à manches courtes, m’accoste à la sortie de la gare. « ça te dit si on partage le coût du taxi ? » Je hausse les épaules. Il lève la main pour appeler le taxi.
Nous nous asseyons l’un à côté de l’autre. « Je m’appelle David, mais mes amis m’appellent Dave, c’est plus anglophone, non ? » dit-il avec un léger rire. Je lui réponds comme il se doit « moi, c’est Marc. » « Tu vas à Londres, pour le shopping, ou pour un concert ? » demande David.
Je n’ai pas envie de lui répondre. Je reste un long moment silencieux avant de lui rétorquer : «  Big Ben. Je viens voir Big Ben ». Il acquiesce sans un mot. Je sens qu’il se méfie, qu’il est mal à l’aise. Alors, je décide de lui expliquer pourquoi je suis là.
« Big Ben et moi, on est identiques. On est grands et forts. On demande beaucoup d’amour et d’attention. On se sert de nous quand on en a besoin. Lui pour donner l’heure et moi pour d’autres choses... Mais tous les deux, il nous manquait quelque chose. Ma mère quand elle parlait de moi, elle faisait ce geste. » Je dépose un index sur mon tympan droit et le fait tourner. « Et elle me disait tous les jours qu’il me manquait une case, il me manquait quelque chose. Alors lorsque j’ai lu sur internet que l’horloge avait perdu sa légendaire exactitude... »
Je sentais que David ne m’écoutait déjà plus. J’insistais en haussant un peu la voix : « L’horloge était en retard ! Les trois horlogers de Westminster ont trouvé une solution. Il suffisait de placer quelques pièces sur le mécanisme de l’horloge pour corriger l’erreur. Juste quelques cents. Je me suis dit que si je montais les 334 marches et que je le voyais de mes propres yeux...moi, aussi je serais enfin parfait. T’en penses quoi, Dave ? Je peux t’appeler Dave ? » Le taxi stoppa aux feux de signalisation, David descendit sans me saluer, je le vis se retourner, et puis sa silhouette devint de plus en plus petite assez rapidement.

Hélas, lorsque la solitude a emprunté le chemin de votre corps, l’esprit en est affecté. Sans idéal, sans motivation, le corps erre abandonné. Bientôt, les pensées se sclérosent...
L’incompréhension, la colère et la frustration en sont sa prose.
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Philippe Barbier · il y a
bravo !
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Ah que j'aime à être le premier à tendre ma main!
Très joli récit en soliloque!
Bonne continuation ANNA!

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Anna Tinebra · il y a
merci, je vais vous lire...