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CédricCoq

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FINALISTE
Sélection Jury

C'était un jour de grosse chaleur. Le photographe était venu de loin. Nous nous étions tous fait beau, envers et contre tout car, pour certains, y avait du boulot. Et puis ici, on n'avait pas grand chose. Un seau avec de l'eau presque propre pour le premier, un savon avare de mousse, nos vieux habits en guise de serviettes, et un peigne, celui de Giuseppe. Et oui, l'étalon italien qui dégainait son peigne même après le grand massacre. Il avait perdu beaucoup, comme nous tous, sauf son peigne, et la vie. D’ailleurs, il nous le prêtait avec confiance et enthousiasme, sans peur de la crasse que nous aurions pu lui rendre ou lui faire. Giuseppe, il avait beau être italien, il était comme nous humain, dans la résistance.

Moi, j'avais réussi a dégoter une salopette sans trop de trous ni tâches. Bien coiffé, cheveux en arrière, encore humides pour donner le style gominé, la peau lisse et jeune entretenue à l'urine, comme toutes nos plaies. Des plaies, on en avait partout, les plus douloureuses étaient enfouies au dedans. J'ai jamais pris plaisir à tuer. Plutôt un dégoût. Car un cadavre, c'est pas jojo. J'avais toujours cette impression, qu'une fois mort, même le plus gros des salopards, redevenait mon frère. Étrange sentiment qui me revenait à chaque fois.

Cette photo, c'était pour nous tous le symbole de la victoire, de la libération. Nous étions vivants, et ce cliché en serait la preuve. Nous pourrions nous regarder pour nous assurer que oui, c'était fini, et que nous étions bien vivants.

Giuseppe, ce coquin, alluma sa clope et l'assistante du photographe. Tu parles, une femme ! On n'en avait pas vu depuis belle lurette. Alors son parfum nous avait tous replongé dans nos souvenir d'avant guerre, quand nous pouvions valser au bal, au son de l'orchestre, sentir le souffle chaud au creux de l'épaule, le nez dans ses bouclettes, sentir nos corps enlacés, déliés dans une danse délurée ou nous ne formions plus qu'un. « Comme un poisson dans l'eau » aurait dit Louis. Ça c'était son expression. Dès qu'il se sentait à l'aise, il nous assénait toujours son « je me sens comme un poisson dans l'eau ». Ah les potes ! Louis n'était plus un poisson dans l'eau, mais plutôt un vers sous terre à cette heure.

Nous nous connaissions tous comme des frères de lait. De frères de lait, nous étions devenus frères de sang. Nous avions partagé les pires atrocités, les pires engueulades, ce qui avait fait de nous une famille, un clan uni, unique. Nous avions parlé, parlé, parlé à la lueur de la bougie ou dans le noir, la nuit, insomniaques. Épuisés, terrorisés, nous nous étions confiés intimement les uns aux autres, pour dégueuler nos traumas. Simplement parce qu'on avait peur d'y passer. Et que certains soirs, il en manquait un. Une voix ne répondait plus aux confidences. On avait dû l'enterrer à la va vite. Mais au crépuscule, dans la pénombre, il ne répondait plus, il hantait. Où était-il? Nous le savions pour avoir sué à creuser son trou. Mais où était-il? Ce n'était pas possible. Pas lui. Hier encore il nous avait bien fait rire. C'était précisément à cet instant que la folie nous guettait. Quand la voix du pote disparu était encore là, son corps à peine tiède. Des images s'incrustaient dans nos cervelles, des sons dans nos oreilles, des odeurs dans nos naseaux, sa main sur notre épaule, et des vers dans son cadavre. Y a-t-il une vie après la mort ? Ouais, au moins pour tous ces vers blancs qui bouffent la bidoche pourrie.

Elle était belle, l'assistante. Faut dire, une femme, c'est joli. Bien apprêtée, souriante, des yeux pleins de vie qui respirent l'émerveillement. Elle était belle. Ça changeait de nos gueules cassées, meurtries. Ce sera Giuseppe le vainqueur du sprint de l'amour. Une fois de plus. Nous on espérait toujours que sa victoire puisse nous ramener ses copines. C'était notre ambassadeur auprès de la caste féminine.

Ça y était. Le photographe était prêt. Nous aussi. Nous allions passer un à un face à lui, face à son boitier. C'était mieux que les fusils ! Nos tronches seraient ainsi imprimées sur papier glacé pour l’éternité, pour nous rappeler que nous, nous sommes bien vivants.

PRIX

Image de Hiver 2019
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Lorelei · il y a
Mes voix !!!
Je vous invite à découvrir ma nouvelle en lice pour le grand prix :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/il-y-a-des-jours-comme-ca-6

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Christopher GIL · il y a
Vraiment bien décrit, tellement que cela donne la sensation que vous y étiez...!
J'ai un poème et une petite histoire à lire si cela vous tente!

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Libéllule · il y a
Génial, bonne chance
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Virginilit · il y a
Touchée... merci
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Souvenirs ! j'ai aimé, je vote, voir sur mon site si vous avez le temps " UN MOMENT DE BONHEUR " merci et bonne chance
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Napoléon Turc · il y a
Vos mots rendent bien l'état d'esprit que ces hommes qui ont traversé cette épreuve ont du avoir. Touchant.
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Miraje · il y a
Au bout du compte, une chanson d'espoir ...
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Corinne Vigilant · il y a
Bien vivant tout comme votre texte au rythme léger et fort agréable à lire ! Souvenir d'une belle amitié joliment dépeinte ! Bonne finale à vous !
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Sonia Pavlik · il y a
Bravo pour votre texte. On a l'impression d'être avec vos personnages, c'est très vivant. Mon soutien !
Si jamais ça vous dit de découvrir ma fable aussi en finale : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-taupe-et-la-buse-fable-en-prose
Belle soirée !

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Utilisateur désactivé · il y a
J'aime beaucoup votre écriture. Ce texte est dur, incisif et il dégage tellement de sentiments et d'ambiance ! Merci pour ce moment
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