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Bien mal acquis ne profite jamais !

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Claire Bouchet

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Il était une fois un petit ogre qui se prénommait Dagrut. Il vivait dans la Forêt de Champibonne au milieu des animaux qu’il entourait de toute son affection. Dagrut n’était pas un ogre comme les autres : allergique à la viande, il n’avait jamais pu avaler la moindre petite bouchée de chair fraîche. Il était donc végétarien. Cette « tare » avait suscité l’incompréhension de la Communauté des ogres de la forêt si bien qu'il vivait seul dans une petite maison de pierres et de briques située en bordure de rivière.

Le meilleur ami de Dagrut était un lutin, Frosty. Il avait toujours froid et ne sortait jamais sans son bonnet et son écharpe de laine rouges. Tous les deux parcouraient la forêt et la campagne à la recherche de plantes, de baies, de champignons, de fruits et de légumes sauvages qu’ils aimaient transformer en de savoureuses recettes.

Un jour de grand soleil où les oiseaux les escortaient de leurs gazouillis sonores, ils s’arrêtèrent dans un champ qu’ils ne connaissaient pas. Celui-ci était recouvert de carrés multicolores : le jaune des fleurs de pissenlit côtoyait le rouge des airelles du marais, le violet des fruits du marouça (1) se disputait à l’orange du genêt d’Albyzia. Dagrut et Frosty étaient émerveillés, autant par cette palette de couleurs magnifique que par la perspective d’une récolte abondante. Ils remplirent leurs petits sacs de jute à ras bord et prirent joyeusement le chemin du retour.

Pas plus tôt arrivés à la lisière de la Forêt de Champibonne, un éclair de feu leur barra le passage, les obligeant à reculer pour ne pas être touchés par une flammèche vagabonde. Aveuglés par une lumière incandescente, ils peinèrent à recouvrer leurs esprits. Lorsque les effets de l’enchantement se dissipèrent, la sorcière Célestia Diablo se dressa devant eux, géantissime dans sa cape noire rapiécée de morceaux d’étoffe rouge. Elle portait des bottines pointues à talon qui ajoutaient encore à sa grande taille. De ses yeux vairons, l’un gris clair et l’autre noir corbeau, elle leur lança une fulguration paralysante qui les projeta à terre et les immobilisa. Si les deux amis avaient entendu parler de la sorcière, ils n’avaient jamais voulu croire en son existence. Pour eux, il ne s’agissait que d’une légende pour effrayer les petits enfants dissipés et désobéissants. La réalité s’imposa pourtant lorsque la harpie prit la parole d’une voix d’outre-tombe :
— Comment avez-vous osé pénétrer sur mon territoire et vous servir sans demander la permission petits malotrus inconscients ?
— Votre Grâce, répondit Dagrut d’une voix tremblante, nous n’avons pas voulu vous offenser. Nous ne savions pas que le champ vous appartenait. Sinon, jamais nous n’aurions foulé votre sol sans autorisation.
— Et pourtant, vous l’avez fait, détruisant les ingrédients nécessaires à l’élaboration de mes potions magiques.
— Que... que... poupoupouvons-nous faire pour nnnnnnous faire papardonner ? bégaya Frosty, transi de peur.
— Rien ne peut pardonner une attitude aussi désinvolte, tonitrua la sorcière. Je vais devoir m’occuper de votre cas de manière définitive.

À peine cette sentence prononcée, Célestia Diablo frappa trois fois sur le sol de son sceptre surmonté de griffes tenant un œuf de dragon obscur. Aussitôt apparurent quatre Blulenglil, des gnomes monstrueux et dotés d’une force herculéenne, qui s’emparèrent de Dagrut et de Frosty et les emportèrent au logis de la sorcière. Là, ils furent enfermés dans un ergastule (2) sombre et humide. Les deux amis regrettaient amèrement leur escapade de rapine. Ils se serrèrent l’un contre l’autre pour se tenir chaud et se rassurer un peu. La demeure de la sorcière était étrangement silencieuse. La nuit ne fut bientôt troublée que par le hululement d’une chouette et le cri d’un loup à la lune.

Alors qu’ils avaient sombré dans un demi-sommeil, épuisés par leurs aventures et le sort qui les attendait dorénavant, ils furent tirés de leur torpeur par un petit bruissement d’ailes tout près de leurs oreilles. Puis ils entendirent des sifflements. Ils ouvrirent les yeux et virent une mini-fée voleter à toute vitesse autour d’eux. Qu’elle était jolie dans sa longue robe orange et jaune toute volantée de mousseline. Ses longs cheveux auburn retombaient en cascade dans le bas de son dos et ses ailes transparentes étaient recouvertes d’arabesques pailletées d’or et d’argent. Elle les interpella d’une voix flûtée :
— Je m’appelle Pénélope. Petit ogre Dagrut et lutin Frosty, vite, suivez-moi ! Je suis venue vous libérer des griffes de l’horrible Célestia Diablo. Je l’ai entendue tout à l’heure dans son laboratoire des sorts et potions. Elle prépare un philtre extraviliscent (3) qu’elle compte vous administrer à l’aube. Il n’y a pas de temps à perdre.
— Mais comment comptes-tu nous sortir de là toi si petite ?
— Mon ami licorne Solstice va vous sortir de là. Il est déjà en train de tirer sur les barreaux de votre cellule pour les arracher. Dès qu’il y sera parvenu, vous sortirez, vous grimperez sur son dos et vous fuirez.

Aussitôt dit, aussitôt fait ! Malheureusement, la méchante sorcière avait eu vent de l’évasion par les sentinelles chauve-souris Sparelas. Celles-ci étaient les pires ennemies des licornes dans la crinière desquelles elles aimaient particulièrement s’engouffrer et faire des nœuds. Elles ne manquèrent pas de cerner Solstice et de le faire tourner en bourrique. Pendant ce temps, Célestia Diablo commanda à ses Blulenglil d’attraper Dagrut et Frosty. Elle leur administra le philtre extraviliscent et le résultat ne se fit pas attendre. Ils se métamorphosèrent eux-mêmes en Blulenglil.

La petite fée était désemparée. Elle voulait remettre les deux comparses dans le droit chemin et voyait son plan tourner à la déroute. Elle eut alors une idée. Si la quête de la rédemption passe forcément par une action positive, il faut quelquefois savoir la provoquer. Alors elle fit appel à toutes les forces invisibles de la forêt pour créer un hologramme simulant un incendie et dans lequel se retrouvaient prisonniers les animaux que Dagrut chérissait tant. Lorsque celui-ci vit ses amis en danger, il se débattit tellement fort que son enveloppe de Blulenglil tomba, le libérant de ce sortilège. Il secoua ensuite énergiquement Frosty qui perdit aussi sa mauvaise peau. Chacun s’empara ensuite d’une branche de câprier de puanteur qu’ils agitèrent au nez et à la barbe de leurs ravisseurs. Ceux-ci en avaient une terreur extrême si bien qu’ils s’enfuirent sans demander leur reste.

Quant à nos deux irréfléchis maraudeurs, ils comprirent la leçon : un bien volé ne profite jamais longtemps.



(1) Marouça : Nom masculin inventé. Plante fruitière rampante donnant des fruits de couleur violette proche de la figue
(2) Ergastule : Nom masculin. Terme ancien de l’Antiquité romaine désignant un cachot, une prison souterraine
(3) Extraviliscent : Adjectif inventé. Se dit d’une formule magique, d’un sort ou d’une potion qui dénature totalement la personnalité de celui qui en est la victime
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Claire Bouchet  Commentaire de l'auteur · il y a
Avec ce texte court pour enfants, je tente une incursion dans la littérature jeunesse et je laisse mon esprit vagabonder au fil de mon imagination. Voici un conte à croquer, à lire, à faire lire, à partager. À commenter aussi si le cœur vous en dit !

Et toujours des textes authentiques, réalistes, à lire ou à relire, pour se rappeler son enfance, décortiquer le monde de l'adolescence et ses mystères ou entrevoir le quotidien d'une enfant de la lune en suivant les liens suivants :
- https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-me-souviens-c-etait-l-ete
- https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/c-est-pas-grave-ca-va-passer
- https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/xp-sous-haute-protection

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Jo Kummer · il y a
Jo viens de lire :Bien mal acquis ne profite jamais !
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jusyfa *** · il y a
Relu et re-apprécié.
Bonjour Claire, je reviens vers vous car J'ai eu à plusieurs reprises, le plaisir d'apprécier votre belle plume et vous avez été sensible à certains de mes écrits.
Si vous en avez l'envie, Je vous propose une nouvelle (policier/ thriller) en lice du GP été :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
à bientôt.
Julien.

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Jean-Claude Renault · il y a
Un conte où il vaut mieux ne pas changer de peau.
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Jean Calbrix · il y a
Un joli conte avec une fin très apaisante qui permettra aux enfants de s'endormir avec de doux rêves. Bravo, Claire ! Je clique sur j'aime.
Une nouvelle petite visite à mon sonnet "Spectacle nocturne" ? : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne soirée à vous.

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Keith Simmonds · il y a
Beaucoup d'imagination pour cette œuvre fort captivante ! Une invitation à revenir jouir du parfum et de la lumière de mon haïku, “Éclats de lumière”, qui, grâce à vos voix, est en Finale pour le Grand Prix Printemps 2019 ! Merci d’avance ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eclats-de-lumiere
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JD Valentine · il y a
Vous avez une belle imagination! Mon j'aime.
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Cathy Grejacz · il y a
Je pense que ce conte va beaucoup plaire!!! J’ai été séduite par cette histoire.
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Chantal Noel · il y a
Même en étant un peu grande, j'ai bien aimé ce monde imaginaire.
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Ginette Vijaya · il y a
Vous avez un don pour raconter de belles histoires avec des personnages magiques et attachants .
Bonne continuation et merci pour les bons moments que vous nous donnez .

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