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Bic

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Corelli

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Rat de laboratoire, voici Bic. Le microscope prolonge son orbite. La lumière ne se diffracte plus via son iris mais les lamelles sous la lentille. Obnubilé par ses recherches scientifiques, il ne sort plus de ses 4 murs. Dormant peu, sur un canapé éventré; se sustentant parfois, dans une vaisselle sale; se parlant à lui-même en charabia; tee-shirt usé, short informe, chaussettes trouées. Un T1 en plein Paris 12ème? Peut-être. L’au-dehors ne pénètre plus cet antre de la sueur, du rance, du formol, de l’alcool. A 90, pas ambré tel un bon rhum 40 ans d’âge.

C’est Bic qui semble avoir la quarantaine, bien que sous les poils rêches subsistent des indices juvéniles. Mais il faut en vouloir pour chercher par-delà la forêt vierge. Un Robinson pur jus en quête d’absolu, pour nul trésor désirant quitter son enclave citadine. Le rat cogite, teste, tente, recommence, échoue, explose, renifle, calcule, ronge son stylo 4 couleurs (d’où son surnom), griffonne des mots, trace des lignes. Hiéroglyphes et onomatopées. La fièvre habite ce Vendredi au QI hors norme mais handicapé des relations humaines.

Né sous X, l’enfant précoce a décidé que cette inconnue serait son unique raison d’être. Tout part de cet X et du mystère idoine. De foyers en misères, de maltraitance en isolement, de 'malaimance' en rejet, limite autiste, replié sur décimales et formules. Au moins elles le comprennent et lui rendent son amour. Par la courbe d’une virgule ou la stabilité d’une liaison moléculaire. Voilà donc les liaisons que ce célibataire reclus pratique. Un jour un courrier lui parvient, glissé sous la porte par le facteur. Il ne l’ouvre pas et l’entasse par terre avec tous les autres.

Seul son boss Mr Boyer a la clé de l’appartement. Il vient récupérer chaque vendredi les travaux de son meilleur élément, se frottant les mains à l’idée du bénéfice à en tirer. C’est un génie, ce type! Dommage qu’il croupisse en homme des cavernes dans ce taudis.

- Bic, si tu sortais 5mn avec moi pour t’aérer. Et tire-moi ce rideau, y’a du soleil.
- Mum pas l’temps.
- Soit, t’es maître à bord. La femme de ménage vient à 11h comme chaque semaine, ouvre-lui surtout, ça empeste ici. Comment fais-tu?

Peine perdue, son employé si spécial ne l’entend plus, replongé dans son nano univers.

Dring! Dring! Driiiiing! Monsieur Bic c’est moi, c’est Simone. Ouvrez s’il vous plaît, je viens faire le ménage. Toc toc toc. Au bout de 5mn, Bic roule sur sa chaise jusqu’à la porte d’entrée, ne salue pas, ne s’excuse pas, ne calcule pas la courageuse dame qui franchit le pas de la pièce nauséabonde.

- Pas possible, regardez-moi ça! Qu’est-ce qui s’est passé ici, un tsunami? Et toutes ces lettres... Ohlala mais elles sont même pas ouvertes. Monsieur Bic, enfin, et si c’est important? Vous devriez...
- Mouais pas l’temps.

La tâche accomplie, la curiosité démange Simone qui jette un œil sur les enveloppes. Tiens, celle-ci date d’aujourd’hui. Son instinct lui dicte de l’ouvrir: «Vous êtes élu chercheur de l’année pour votre découverte révolutionnaire sur le Réticulum Endoplasmique Rugueux. Nous serions honorés de vous remettre votre prix...». Formidable, vous avez gagné la médaille! Aucune réaction. La femme de ménage plie en 2 la lettre, la glisse dans sa blouse, range dans le frigo les plats de la semaine et s’en va.

- Allo Monsieur Boyer? C’est Simone. Je voulais vous dire que Monsieur Bic a gagné un 1er prix mais faut aller à La défense le 1er décembre.
- Quoi? Ses travaux sur le RER? Bon sang! Il a intérêt à s’y rendre, vous imaginez la pub!
- Vous savez bien qu’il refusera de sortir. Je dois rien déplacer chez lui. Il met même plus les habits propres que je lui porte. Comment faire?
- J’ai ma petite idée, ne vous inquiétez pas, merci de m’avoir prévenu.

Jour J 11h. Simone perturbée fait son maximum dans le T1 tout autour de Bic qui, comme toujours, ne remarque pas sa présence. Pour une fois elle fait chauffer son repas de midi, le lui sert sur la table et sort, sans fermer tout à fait la porte. Dans l’entrebâillement, elle attend que le scientifique délaisse son microscope pour son assiette, par l’odeur alléché.

- Ca y est, oui il a mangé, venez vite!

1/2h après, Mr Boyer et sa complice déposent le corps de Bic sur un fauteuil roulant, lui passent un pantalon et une chemise, arrangent la chevelure hirsute et taillent la barbe, puis embarquent un épais dossier.

- Mon Dieu, je l’ai tué? J’ai fait comme vous m’avez dit, 6 gouttes dans la sauce. Il est mort?
- Non calmez-vous, quand il se réveillera nous serons dans le RER A direction La Défense.
- J’espère que tout ira bien. J’aimerais être une mouche, trop contente pour lui. Vous me raconterez.

Vendredi 01/12/17, station Nation, ligne A. Bic secoue la tête tel un chien mouillé, ouvre les yeux et la bouche en plein cauchemar. Où donc est-il? Quid de ces inconnus amassés? Et cette agitation, ce brouhaha, ces odeurs, ces lumières? Paniqué, le jeune homme gesticule, veut se lever du siège roulant mais ses jambes ankylosées ne bougent pas. Mr Boyer debout à côté l’apaise d’un sourire et d’une main ferme sur son avant-bras. Tout va bien mon vieux.

Affiches, animations, annonces sonores fêtent les 40 ans du RER. Bic ignore ce dont il s’agit, il réintègre peu à peu la civilisation. Souffrant à Auber, soufflant à Charles De Gaulle Etoile. Son patron en profite pour lui révéler le stratagème et Bic enfin l’écoute, se trouvant hors de sa zone de confort, en terrain hostile. Prochain arrêt La Défense, tourniquets, sortie Grande Arche, escalator. Tu te sens de marcher?

Face à la salle acquise à son génie, Bic serre sa récompense, encore sous le coup du cataclysme dans son quotidien. Son esprit cartésien fait alors un parallèle entre la cellule et Paris. Paris et ses RER partant en étoile du cœur vers la banlieue. La cellule au noyau ceint d’un réseau dit réticulum. RER ou REL, rugueux ou lisse, signe de renaissance inespérée. Bientôt le bonheur?

Allez racontez! Simone épatée ne reconnait plus le bel homme policé qui la salue vendredi en huit.

PRIX

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Keith Simmonds · il y a
Une belle découverte pleine de renseignements intéressants ! Bravo ! Mon vote ! Grâce à vous, “Ses lèvres rougissent” est en Finale. Une invitation à confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours !
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Jarrié · il y a
Un petit crochet et pas déçu,loin de là. merci méditerranéen.
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Utilisateur désactivé · il y a
Ben dites donc, faut être une scientifique pour écrire un tel texte... J'ai adoré le mot "malaimance"... mes votes.
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Arlo · il y a
Mes votes après cette belle découverte.
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Niagara · il y a
Franchement mais tu m'étonnes de texte en texte
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Brennou · il y a
Reticulum Endoplasmique Rugueux ! Mes félicitations : rien que de taper ça, ça soulage mon arthrite mais j'ai coincé un doigt !
Sans rancune. Je vote quant même.

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Corelli · il y a
ça sert d'avoir un fils qui fait médecine! Merci.
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Pascal Depresle · il y a
Ouh là là, je suis sorti lessivé de votre texte savoureux, trop de choses à faire pour moi. Je vote. Pour ma part L'invitation et Reflets sont en finale, mais peut-être préférerez vous 7h24 ou Tropique, dans un autre genre.
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Corelli · il y a
bravo à vous, j'aime ses reflets du "tain" qu'il reste à vivre. "Tu la voyais pas comme ça ta vie... " me fait penser à un air de Souchon.
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Pascal Depresle · il y a
Merci
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Partner · il y a
Eh bien s'il faut faire tout ça pour gagner un 1er prix le 1er décembre à la Défense. J'aime mieux laisser mon 4 couleurs à mon microscope.
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Corelli · il y a
oui, espérons que ce soit moins risqué. Merci de votre humour!
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