Il me dégoûte depuis toujours, pourtant je ne peux pas le jeter. Avant, au moins, c’était de loin, il était rare que je le croise. Il ne sortait que pour de petites courses, et à des heures où je bossais. On se trouvait parfois ensemble au tabac, chez la boulangère, mais je prenais bien garde de mettre des distances, tant le filet de bave constamment séché sur sa lippe inférieure me coupait l’appétit. A plusieurs reprises, il avait essayé de s’adresser à moi, mais j’avais coupé court à ces rapprochements furtifs, éludant les questions, ignorant les sourires.

Et puis un jour il y avait eu l’ambulance, et le drap noir surmonté d’une croix sur la porte d’entrée. Le débile d’en face avait une femme, gravement malade, lourdement handicapée elle aussi, et je ne le savais pas. Tout babache qu’il soit, il l’avait baignée, bercée, quand elle avait eu peur ; soignée, aimée, quand elle avait eu mal. Et je ne l’avais pas su.

Quand il m’a remis un faire-part et qu’il m’a demandé si je viendrais à la cérémonie religieuse, je n’ai pas pu faire autrement que de lui répondre « oui », je n’ai pas eu le courage de dire « non » malgré la bouche morveuse qui m’écoeurait comme tout.

Je n’ai pas voulu bénir le corps. J’ai prétexté un traumatisme de l’enfance. Et il m’a cru, s’il a compris, l’essentiel étant qu’il n’insiste pas.

A l’église, on était cinq en comptant le curé et le caniche d’une grand-mère égarée là par hasard, convoquée en ces lieux par Alzheimer bien plus que par le petit Jésus.






Après l’église, j’ai accepté un café. Mais comme je ne souhaitais pas entrer chez lui renifler ses misères, j’ai proposé de prendre un petit noir au bistrot qui faisait coin. S’il n’a pas compris, il a suivi sans discuter, et s’est comporté de façon presque normale jusqu’à ce qu’on soit assis. Puis après ça, un festival, entre coulées salivaires le long du menton et grognements simiesques à la limite du supportable. J’ai bien cru que le patron ne voudrait pas nous servir. D’un haussement de sourcils désespéré, je lui ai signifié mon impuissance et surtout, mon profond regret de lui infliger pareil spectacle. Dans la tape amicale dont il gratifia mon épaule fluette, j’ai senti que j’étais compris, enfin...

Après le café, on est rentré chacun chez soi. J’ai prétexté une vieille tante à visiter pour ne pas avoir à le prendre en voiture. Je suis allé boire des verres et lutiner les filles. J’en ai ramené une, dont j’ai butiné le persil, que j’ai fait miauler quelques fois, et qui ronfle sous ma couette à présent, pendant que je tiens compagnie, dans ma cuisine, à mon voisin d’en face, et lui sers un café à faire caca debout, qu’il se barre, vite...
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Isa. C · il y a
Encore un très bon moment ❤
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cendrine borragini-durant · il y a
Je vous invite à boire un café...? ;-)
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Julien1965 · il y a
Tout un univers dans vos descriptions. Entre méchanceté et humanité...
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cendrine borragini-durant · il y a
L'homme n'est pas forcément bon... ;-)
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Françoise Mornas · il y a
Vous excellez dans la description du dégoûtant !!! Portrait réussi, tranche vie qui se termine par une chute amusante et une pointe d'humanité...
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cendrine borragini-durant · il y a
Merci Françoise. Effectivement j'aime les personnages pas du tout gentils. Preuve s'il en est, mon "Méchant" qui lui est pour le coup franchement répugnant
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Lange Rostre · il y a
Curieux mélanges de sensations, entre répulsion et bienveillance.....
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cendrine borragini-durant · il y a
C'est tout à fait ça. Merci d'être passé chez moi :-)
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Mickael Gasnier · il y a
C'est qu'il bave en vous voyant ;-) ce p'tit vieux !
En parlant de vouvoyer peut-on se tutoyer ?
Aux plaisirs de vous lire dans vos délires...

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cendrine borragini-durant · il y a
Merci Mickael de t'amuser de mes "délires".
J'espère égayer tes journées :-)

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Patrick Gibon · il y a
méchamment méchant, beurk! m'enfin le des goût et les couleuvres au deuxième degré vu le mâle parti qu'on devine en fin de récit, du genre votre autre texte puissant que je viens de lire, "serial bouffe-meufs"!
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cendrine borragini-durant · il y a
Merci, Patrick, d'avoir pris le temps de faire connaissance avec cet autre personnage. Mais le méchant absolu s'appelle "Méchant"...
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Denys de Jovilliers · il y a
Une part de générosité malgré le dégoût. Le personnage chemine tout doucement ...
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Joëlle Brethes · il y a
Oups… Une situation peu courante qu'il faut être courageux et généreux pour aborder avec doigté…
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Elisabeth Marchand · il y a
Un petit détour dans la tête de beaucoup, ou, plutôt, de chacun de nous... j'aime bien ce côté cynique, et réaliste ...
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cendrine borragini-durant · il y a
C'est vrai qu'on a rarement l'occasion de faire preuve de grandeur d'âme, nous autres les Zhumains. Petite chronique de nos bassesses quotidiennes...
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Fredo la douleur · il y a
Ce matin j'ai étalé un peu de "Beurk !" sur ma tartine shortienne ! Et bien, j'ai trouvé cela plutôt bon ^^ Un personnage jamais à court de prétextes et qui a le sans-cœur sur la main ! ^^
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cendrine borragini-durant · il y a
Vous avez décidément de drôles de goûts, Fredo... ;-)

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