Beslama

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Beslama

Ahmed roulait à toute allure, sa mobylette pétaradant dans les rues encombrées. Il s’était souvenu de l’épicier à qui il avait volé tant de bonbons : il lui avait laissé de l’argent sur le comptoir pendant qu’il servait un client. Il s’était souvenu de l’immeuble dont il avait brûlé la boîte aux lettres l’année dernière. Il avait laissé une enveloppe avec tout l’argent qui lui restait, glissé sous la porte du concierge.
Il roulait, roulait. Il avait laissé le plus dur pour la fin, il le savait. Il s’arrêta devant le collège Jules-Ferry. Comment allait-il rentrer ? Il n’était plus collégien maintenant, et il était parti sans franchement laisser une bonne réputation derrière lui...
La cloche sonna. La récréation ! Il était déjà dix heures ! Quel abruti il était ! Il longea les grilles plusieurs fois. Quand il la vit, il cria et fit de grands signes. Elle finit par le voir et se rapprocha.
- Ahmed ? Mais qu’est-ce que tu fais là ? Puis, d’un ton soupçonneux : Tu sèches encore les cours...
Ahmed resta un instant muet
- Ben alors ? fit-elle, soudain inquiète. Ça va ?
- Ecoute, Aïcha, je.. je vais faire une connerie. Une grosse. Enfin, une qui va réparer les autres. Je..j’ai pas le temps de t’expliquer...je voulais te dire, ben... désolé pour tout.
Aïcha resta bouche bée.
– Mais...Qu’est-ce qui t’arrive ?
- Je t’ai dit que je vais faire une grosse connerie. Mais ça réparera les autres. J’espère.
Il regarda intensément sa petite sœur à travers le grillage. Elle avait quatorze ans maintenant. Presque une femme. Encore enfant pourtant, mais le regard déjà dur, triste . Il fallait qu’il défasse tout. En une minute de lucidité, défaire dix ans d’erreur.
- Passe-moi ton hijab, dit-il
- Hein ?
- Ton hijab que tu caches dans ton sac quand tu rentres dans le collège. Passe-le moi. S’il te plaît.
Aïcha le sortit de sa poche et le lui tendit.
- Tu... qu’est–ce que tu...
Il se le noua autour de la tête, ne laissant visible que ses yeux.
- Beslama, petite sœur.
II sauta sur sa mobylette et repartit. Il se surprit à se sentir plus léger, malgré les larmes qui lui brouillaient la vue. Ce matin, il avait longuement hésité pour la lettre pour ses parents, mais il l’avait glissé sous leur oreiller. Il restait encore le lycée. Normalement, ca devrait être plus facile.
***
- Est-ce que monsieur Debrot est-là, s’il vous plaît , madame ?
Ahmed se tenait à l’entrée de la salle des profs, le casque sous le bras, aussi droit et aussi respectueux qu’il le pouvait.
M. Debrot arriva, son éternelle blouse blanche claquant sur ses mollets. Ahmed l’avait vu se lever de son fauteuil, lentement, l’air fatigué. Et quand il arriva devant lui, il était dynamique, souriant. Le masque du prof. Il leur avait parlé de cela, aussi.
- Ahmed, qu’est-ce que je peux faire pour toi ?
Le jeune homme baissa les yeux.
- Je ..je suis venu pour m’excuser, monsieur.
Le vieux professeur pencha la tête, regarda son élève avec attention.
- Ahmed ?
- Oui ?
- Tu n’as pas dormi de la nuit, n’est-ce pas ? Tu as séché tes cours ce matin , hm ?
- J’avais des choses à faire, je devais voir ma sœur et.. Ahmed s’interrompit au milieu de sa phrase. Il s’était instinctivement tendu.
Il souffla, serra le foulard de sa sœur dans sa poche.
- Pardon, monsieur, excusez-moi. Je suis fatigué.
Les épaules de M. Debrot s’affaissèrent.
- Je vois. Que veux-tu ?
- Je . .. je voulais vous remercier, monsieur. Pour tout. Pour tout ce que vous nous avez appris. J’ai pas tout compris, j’ai pas assez bossé, je suis désolé mais je... je... enfin...
Ahmed s’embrouillait. Il finit par rester muet.
- Mais..mais pourquoi me dis-tu ça , Ahmed, tu t’en vas ? Tu déménages ? Tu...
Il baissa la voix. « Tu ne vas pas faire une bêtise ? »
Ahmed baissa les yeux, et murmura :
- Si, monsieur. Mais vous nous avez dit que les erreurs, c’était important. Qu’il fallait les regarder en face. Qu’une minute de lucidité pouvait rattraper un an de bêtise. Je m’en souviens.
M. Debrot sourit faiblement
- Oui, c’est vrai. Je le redis tous les ans. Je radote.
- Dites pas ça, monsieur ! fit Ahmed en relevant la tête. C’est bien ce que vous faites! C’est... C’est important ! Merci !
Il repartit en courant.
M. Debrot déambula un instant, songeur. Puis il se dirigea d’un pas vif vers le bureau du proviseur.
***
Le vélomoteur hurlait comme jamais. Aurait-il assez d’essence, au fait ? Avec les détours qu’il s’était rajouté... non, ça devrait aller. Plus vite, plus vite !
Il arriva enfin devant l’immeuble qu’il cherchait. La cave en bas à droite, après la petite salle de prière. Il frappa trois fois.
Mustapha ouvrit
- Ah, enfin !
Il le fit entrer.
Yacine était là aussi, avec un type qu’il ne connaissait pas, un gars d’une trentaine d’années, en blouson de cuir, barbu, le regard dur. Il sourit à Ahmed, mais son sourire n’était qu’une façade. Ses yeux étaient froids, calculateurs.
Il déballa le gros sac qu’il avait devant lui.
Ahmed n’avait jamais été aussi concentré, et en même temps il avait l’impression de flotter dans du coton. Il posa des questions d’une voix tremblante, d’une voix de gosse. Le type barbu répondait en détachant bien les mots, comme s’il s’adressait à un attardé. Les autres ne disaient rien.
- Vas-y, finis par dire le barbu, répète-moi ce que tu dois faire.
Ahmed répondit, en essayant de prendre sa voix la plus déterminée possible.
- J’enfile le gilet avec les explosifs, je le cache sous mon blouson. J’appuie d’abord sur le bouton ici pour les armer. Ensuite je fonce sur ma mob pour être à la sortie de la cathédrale à midi. Je fonce dans la foule, et j’appuie sur le deuxième bouton, ici.
- Voilà.
Il se redressa et refit son sourire malsain.
- Nous sommes fiers de toi, Ahmed. Ta famille sera fière aussi.
Ahmed prit le gilet bourré d’explosifs. Il était étonnamment léger. Il empoigna le boitier.
- Le paradis t’attends, mon frère ! fit Mustapha en lui tapant sur l’épaule.
- Je sais, fit Ahmed.
Et il brandit le boitier de commande.
Appuya sur le premier bouton.
Le sourire du barbu s’effaça.
Ahmed appuya sur le deuxième bouton.
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