Bernard déménage

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Bernard vit seul. Replié sur sa petite personne, il n'a jamais cédé à la tentation du couple. Certes, il a jadis connu l'amour, mais la brusque disparition de sa fiancée, dans de troubles circonstances, l'a vacciné. Un matin, il s'est rendu chez elle, vibrant et impatient, mais elle n'était plus là. Ni les voisins, ni la famille n'ont pu l'éclairer sur le mystère de cette absence soudaine. Plus aucune trace de la belle. Elle s'était littéralement évanouie. Au fil du temps et du chagrin, Bernard s'est renfermé. Il a fait sa vie, bon an, mal an, cloîtré dans sa maison. Exiguë à souhait, cette masure pittoresque l'a enveloppé, bercé, enrobé, contenu, consolé. Une maison est un abri indispensable. On peut y échapper au reste du monde, souvent cruel et malveillant. Les gens sont des requins. Bernard ne tient pas à devenir la victime de prédateurs de passage. Il n'a aucune envie de se laisser harponner par quiconque. Il se sent fragile et vulnérable.

Bernard apprécie sa vie de reclus. Il dort et médite. Il ne sort que pour aller chercher pitance. Peu enclin à l'effort physique, il a fini par s'empâter. Des rondeurs ont commencé à envahir sa silhouette. Il ne s'en est pas tout de suite rendu compte mais il a bien grossi. Sa masure est devenue toute étriquée. Il ne peut plus s'y mouvoir comme il voudrait. Tout y coince aux entournures, il doit déménager.

Bernard a justement repéré un logis un peu plus grand tout à côté de chez lui. Le précédent occupant en est parti très récemment. Bernard le fréquentait peu. Ce vague voisin serait sorti un matin, comme à son habitude, mais ne serait jamais revenu. Encore une disparition bizarre qui a défrayé la chronique et qui laisse une maison totalement vacante. Elle est tout aussi compliquée à meubler puisque ronde comme la sienne, mais beaucoup plus spacieuse. Bernard se dit en souriant qu'il pourra y grossir à son aise. Il n'envisage même pas de refaire sa vie, comme cette aubaine immobilière pourrait l'y engager. La conjugalité est un piège. On aime, on s'attache puis un jour... l'autre s'envole vous laissant exsangue. Tout alors vous manque : le corps, la voix, les petites habitudes, les taquineries, les mièvreries... Qu'il est dur de se relever d'un tel abandon ! Une aventure douloureuse qu'il n'est pas prêt de revivre. En cas d'échec, il mourrait de tristesse...

Bernard est heureux d'avoir trouvé si facilement une nouvelle maison. Il n'aura pas eu à s'agiter, perdant du temps précieux à ne rien faire. Cependant, il s'interroge sur le hasard des deux « disparitions » qui ont bouleversé sa vie. De nombreuses histoires circulent dans le coin, faisant état de rafles, de plus en plus fréquentes, inquiétant le quartier. Les gens sont brutalement embarqués par groupes entiers sans qu'on ne les revoie jamais. Bernard se souvient de la foule qui, naguère, fréquentait les rues. Par vagues entières, on voyait arriver des promeneurs, arpentant les lieux en famille. Cela grouillait, se croisait. Un vrai ballet de couleurs et de lumières. C'était joyeux, mouvementé, foisonnant. Il est vrai que Bernard ne sort plus guère mais il a tout de même remarqué que, depuis quelques temps, de moins en moins de monde circule en ville. Serait-ce la conséquence de ces fameuses rafles ? Tout cela le rend malade et l'enferme un peu plus dans la peur.

Bernard va donc bientôt changer de lieu de vie. Désormais vide, la maison du voisin demeuré introuvable l'attend. Il ne s'éloigne pas beaucoup, c'est vrai. Le déménagement n'en sera que plus rapide. Pas de cartons à remplir, pas de piano lourd et encombrant à transporter, pas de bibliothèque entière à démonter, pas de vaisselle délicate à emballer minutieusement. Cela tombe bien car Bernard n'a aucun ami à appeler pour le coup de main du dimanche. Il ne possède rien. Rien du tout. Son seul bien c'est sa propre vie. Et il en va de même pour tous les Bernard L'Hermite du monde.

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