Belle-de-jour, belle-de-nuit, je traverse l'oubli

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Le jour d'après, tout est noirci, cloîtrée dans ce corps indécis, elle avance, le regard sans vie, à mes côtés, direction l'hospice. Fille de joie par nature, la tristesse ne la dérange pas, bien au contraire, c'est une amie qui l'a  côtoyée chaque jour depuis ses treize ans. J'ai contribué à atténuer cette mélancolie dans son regard durant toutes ces années, mais je ne l'avais jamais vue ainsi. L'accablement visible sur son visage faisait écho à la lassitude de ses pas, qu'elle semblait retenir volontairement, pour éviter ce qu'elle redoutait : c'était le 1er jour de chimio ! La vie n'a pas toujours été tendre avec nous. Tous les 2 orphelins et venant  de milieux défavorisés, je l'ai rencontrée alors qu'elle était sur le point de se faire ruer de coup par un client mécontent. Pour survivre, elle effectuait le plus vieux métier du monde, dans de terribles conditions. Petit gangster du dimanche, je décidai de la protéger ainsi que ses collègues contre ce type d'abus, moyennant un petit pourcentage bien sûr. Nous ne nous quittèrent plus dès lors. Comment est-ce arrivé ? J'ai déjà fait le tour de la question. Dans ces milieux, on flirte chaque jour avec des maladies de toutes sortes, mais personne n'est préparé au cancer.


"Il faut le couper", annonça calmement le technicien du corps, dans des termes plus simples, l'opération chirurgicale qu'il venait de nous conseiller sous le nom de mastectomie. Ces mots résonnent encore dans mon esprit, ainsi que les cris et pleurs  qui s'en suivirent, masquant les paroles de réconfort et les indications du Dr Serkan.


- Dr Serkan : le cancer du sein est le cancer le plus fréquent chez la femme, vous ne devez pas vous poser trop de questions sur la raison pour laquelle vous l'avez contracté.

- Julie : Je ne peux pas avoir le cancer, de quoi allons-nous vivre ? vais-je vivre ?, rétorqua-t-elle entre 2 sanglots.

- Dr Serkan : le cancer du sein est une tumeur maligne qui peut être guérie dans 9 cas sur 10 si elle est diagnostiquée suffisamment tôt. Vous avez eu de la chance que votre mari ait senti une différence et réagi assez vite pour vous faire passer un examen, dont les résultats d'analyses montrent que vous n'en êtes qu'au stade zéro. Cependant, chaque cas est différent et...

- "Quel est le pourcentage de rémission, docteur", lançai-je, focalisant mon attention sur  ce qu'il y a de pire dans cette maladie.

- Dr Serkan : hé bien, si on prend en compte son âge, et le stade auquel elle se trouve, nous avons toutes nos chances, mais je ne veux pas vous donner de faux espoirs, car comme j’étais en train de l’expliquer, il y a plusieurs autres facteurs à prendre en compte...


Nous n’écoutions déjà plus les explications du cancérologue, ses paroles s’effaçant dans le tourbillon de mes pensées.


Les 1ères semaines de chimiothérapie furent les pires. Elle se battait littéralement contre quelque chose que son corps avait créé, causant une chute de ses cheveux jadis soyeux, en seulement 15 jours de bataille intense. Mais cette guerre qui allait durer plusieurs mois, ne l'éprouvait pas seulement physiquement. La privation de certains aliments et le jeûne avait un effet sur son mental. Bien que les effets du jeûne sur la maladie n'aient pas été démontrés, elle supportait mieux la douleur et avait moins d'effets secondaires le ventre vide. Après l'ablation de son sein gauche, les railleries au boulot, n'ont pas aidé. Certaines de ses détractrices riaient à gorge déployée, n'hésitant pas à lancer des piques du style : "Un pour le prix de deux, qui paiera pour ça ?"

Peu à peu, elle commençait à réellement déprimer, jusqu'au jour où elle abandonna complètement, refusant de prendre ses médicaments - que j'étais obligé de lui donner de force - sous prétexte qu'ils la fatiguaient. Enervé, je lui fis d'ailleurs toute une tirade un soir alors qu'elle venait de jeter les comprimés : " la sélection naturelle est une garce, je le sais, mais tu ne dois pas te laisser faire. fait le pour nous, pour ta fille, dis-toi que tu ne seras pas une crotte de plus à éliminer par dame nature dans sa quête indifférente de l'évolution. Ce n'est pas encore ton heure, mais tu dois te battre pour cela, je ne peux le faire à ta place, ça doit venir de l'intérieur ! "


Le bonheur pour une orange, n'est pas d'être un abricot. L'histoire de l'auteure de ce livre lui a permis de voir la maladie sous un autre angle, d'avoir de l'espoir. "elle l'a eu au même âge que moi et s'en est remise ", s'exclama-t-elle, absorbée par les lignes qu'elle dévorait de toute son âme. Je me dis à cet instant que c'était pour le mieux qu'elle pense à autre chose. Respectant, les conseils d'une autre patiente de son groupe de soutien, elle commença également la culture des plantes. Selon cette patiente, cela lui avait permis de s'évader et à se concentrer sur le processus de création, lui donnant un sentiment de contrôle qu'elle avait perdu depuis le début de la maladie. Parmi les plantes qu'elle cultivait, le mirabilis jalapa était sans doute celle avec laquelle elle était le plus en phase. Ses fleurs s'ouvrent pleinement la nuit et se referment au petit matin. En la regardant s'appliquer à la faire fleurir, je ne pus m'empêcher d'y voir une certaine poésie.


Ces différentes activités, le personnel soignant, les nouveaux amis et compagnons de route, sa famille, sont pour moi le secret qui lui permit de se relever. Plus sereine jour après jour, cela a eu un effet plus que positif sur son physique, qui reprenait peu à peu des couleurs et des formes. Aujourd'hui elle est complètement guérie. C'est une excellente nouvelle et je fus rempli d'une joie indescriptible, mais sur le moment, ce n'était pas son cas. Je me rappelle son expression quand le médecin nous informa de sa rémission, une sorte de soulagement mêlé à de la peur car, le jour d'après, il fallait se reconstruire. Elle décida d'écrire un livre pour raconter son parcours, inspirée par ceux qu'elle avait lus durant sa thérapie, dans l'espoir de toucher d'autres personnes qui se retrouveraient dans sa situation. J'ai été particulièrement  touché par les 1ères phrases du livre :

"Le jour d’après j'ai perdu un sein, certaines en perdent 2. Si la mère de l'humanité ne peut plus la nourrir, que deviendra-t-elle ? Belle-de-jour, belle-de-nuit, j'ai traversé l'oubli et victorieuse j'en suis sortie. Je l'espère pour vous aussi, car même sans espoir, la lutte est encore un espoir."


Dans ce même livre, se trouvait un magnifique poème, dont les vers ont été réutilisés pour l’écriture de ce récit :


Le jour d'après, tout est noirci

Cloîtrée dans ce corps indécis

Les questions s'envolent vers l'absence

Les réponses nagent dans ma conscience


Le jour d'après, de quoi vit-on ?

L'égoïsme passé impose le ton

Une vie bien remplie, au milieu du vide

Entière, j'ai consumé cette flamme avide


La mère de l'humanité ne peut plus la nourrir

Mille pères ont vu ma rose fleurir puis flétrir

Le pain sur la table du matin quotidien

Dépend de l'usage que je fis de mon bien


Le jour d'après la concurrence est rude

Un pour le prix de deux, j'ai bradé mes nudes

L'asphalte, ma coéquipière ne me sourit guère

Belle-de-jour belle-de-nuit, je traverse l'oubli


Le bonheur pour une orange, n'est pas d'être un abricot

Le technicien du corps conseille de semer le mirabilis tôt

Fille de joie c'est ma nature, comment puis-je être malheureuse ?

Je préfère le liseron, je tracerais ma propre route

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