3
min

Belle

Image de Nicole Henne

Nicole Henne

55 lectures

11

Marc était encore à l'hôpital et Sylvie regardait les petits cristaux de neige s' écraser sur les pavés noirs de sa rue . Derrière le voile de la fenêtre , elle ressentait la froideur morose de la soirée . Elle était triste et fâchée. Une injuste colère l'envahissait. Elle détestait la maladie et toutes ses conséquences. En général elle fuyait les cliniques. Tout son entourage le savait mais lui pardonnait sa phobie.Elle était si charmante...

La sonnerie du téléphone fixe retentit dans le salon. Un des enfants de Marc prenait des nouvelles. Et elle avait seulement envie de lui crier : "Va donc voir ton père toi-même avant qu'il meure ! " Mais elle répondit avec la politesse raffinée et distante qui la caractérisait.

C'est à ce moment qu'un des tableaux qu'elle avait peints se décrocha du mur sans raison. Un autoportrait en fait. Elle le ramassa délicatement et l'incident s'arrêta là . Dehors la tempête soufflait et sifflait.

Elle se mit à rêver à sa journée du lendemain subtilement programmée pour oublier les miasmes de la maladie. Coiffeur, esthéticienne, pédicure et manucure, relooking général.... Bref, une journée sans Marc. Quelle trêve délicieuse! D'ailleurs son mari avait souri dans son lit. Il avait ajouté qu'il aimait la voir jolie comme aux premiers jours de leur amour.

Finalement, elle était convaincue de lui donner meilleur moral en prenant soin d'elle. Une épouse qui se" laisse aller" attriste le malade ! Voilà. Tout était bien. Un martini dry , un peu de caviar sur des toasts et son feuilleton préféré dans la petite lucarne. Une somnolence bienfaisante s'emparait d'elle.

Les infirmières admiraient le courage de Marc dont le visage transparent reposait sur un oreiller aussi blanc que la neige qui tombait dehors. Certaines pensaient aux tâches ménagères qui les attendaient à la maison ou aux déceptions cruelles de l'existence qu'elles cachaient derrière un sourire très professionnel. Par contre Miranda chantonnait tout doucement en prenant les paramètres de Marc. Elle lui annonça qu'elle repasserait dans une heure. La flamme de son regard réchauffait les patients les plus endurcis.

La semaine suivante se déroula comme la première. L'état de Marc était stationnaire et Sylvie s'octroyait beaucoup de "récréations". Sa fille aînée répétait qu'elle paierait cher l'addition de ses insouciances. Sylvie la trouvait sinistre. Et elle se tourna vers la cadette. Elle l'accompagna même à quelques soirées bien rythmées.

Elle était abonnée à la chirurgie esthétique et dans les lumières artificielles des discothèques, quelques godelureaux la draguaient sans scrupules. Et elle riait sous cape. Elle savait, elle, que c'était pour Marc qu'elle voulait rester belle. Mais un mot dérangeant hantait son cerveau : couguar. Elle le chassa aussitôt comme un doigt désinvolte repousse une mèche rebelle.

La troisième semaine , son mari put regagner leur villa. Miranda , en plus de son travail à la clinique, vint lui prodiguer des soins à domicile. Elle était rapide, efficace et gentille. Elle s'attachait parfois à certains patients et sa conscience lui dictait de continuer son travail jusqu'à leur complète guérison.

Quand elle arrivait, Sylvie en profitait pour sortir et "respirer un peu" loin des soucis de la convalescence de Marc. Après tout c'était Miranda l'infirmière. Elle, Sylvie, sa seule présence suffisait à rendre Marc heureux ! Un sourire béat s'installait sur ses lèvres.

Au même moment, elle heurta un promeneur qui se retourna vers elle et lui adressa in clin d'oeil complice. Il déposa par surprise un baiser rapide sur ses lèvres closes."Tiens voilà ma couguar préférée du rock-dancing . Tu viens ce soir à une party libertine , ma belle ? A trois qu'en penses-tu ? A ton âge, tu dois tout connaître du rôle de la Dominante ? "

Pour une fois dans sa vie elle demeura muette.Le promeneur insista. Elle se sentit soudain fatiguée et trop vieille. Son sourire tomba comme dans les "smileys" du chagrin. Elle n'avait pas les mots pour remettre le jeune" monsieur" à sa place. Alors elle pleura. Brutalement sans prévenir les larmes jaillissaient et elle s'assit sur un banc public avec le carton du club échangiste entre les doigts.

Lorsqu'elle rentra, plus tôt que d'habitude, Miranda lui trouva une mine épouvantable. Elle l'obligea à se coucher et prit sa température. Beaucoup trop élevée ! Quelques jours plus tard, le médecin traitant l'envoya à l'hôpital pour un "check up" complet.Sylvie frissonnait de fièvre et de dégoût. Elle ne pouvait presque plus respirer tant l'anxiété et la maladie la rongeaient.

Deux semaines plus tard, c'était Marc qui lui rendait visite tous les jours. Il lui apporta même son autoportrait pour égayer la chambre. Il amenait une rose fraîche quotidiennement. Mais les médecins étaient très pessimistes. Une septicémie l'emporta en quelques heures. Elle s'était fanée définitivement.

Miranda avait compris qu'un" cancer de l'âme" attaquait Sylvie. Une vision d'elle-même qui la tuait rapidement. Elle la surprenait parfois les yeux fixés sur le tableau accroché au mur. Elle prit Marc par le bras et lui glissa cette phrase à l'oreille : "Elle restera éternellement belle. Gardez cette image dans votre coeur . Elle n'aurait pas aimé que vous la regardiez vieillir." Marc hocha la tête. Il comprenait ce point de vue. Il organisa un enterrement de star. Le caveau était couvert des fleurs les plus rares.

Il revint régulièrement à l'hôpital suivre un groupe de parole qui réunissait des familles pour accomplir le cycle du deuil. A la fin de la séance il offrait un cappuccino au chocolat à Miranda.

L'année suivante, le soir du "Grand Feu", dans son village, il invita Miranda à contempler le spectacle de la confrérie qui perpétuait le rituel du Renouveau.
Selon la tradition, celui qui pourrait voir sept feux brûler en même temps trouverait le bonheur. Il attendait avec son calme habituel.

La Résilience serait-elle au rendez-vous? Les voisins lui tapaient sur l'épaule et voulaient l'entraîner dans des rondes effrénées. Il se contenta de regarder et de profiter de la Joie autour de lui. Les grandes flammes s'élevaient .Elles éclairaient la nuit de la fête.

Alors , pour la première fois, il vit Miranda sans uniforme d'infirmière. Elle marchait vers lui et il pensa : "Quelle belle Personne....."
11

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Plume
Plume · il y a
À chacun sa façon de maîtriser la maladie...
·
Image de Mab
Mab · il y a
Ne pas se fier aux apparences, Sylvie existe au travers du regard de l'autre malgré sa forme d'égoïsme.
·
Image de Nicole Henne
Nicole Henne · il y a
Naturellement ! Son "égoïsme" était aussi une forme de courage; elle se prenait en charge pour continuer à éblouir son grand amour. C'est le "jeune" monsieur qui la tue à petit feu en semant dans son âme une mortelle désillusion. Marc l'aimait sincèrement...; Miranda est celle qui continue à le pousser à vivre une autre histoire qu'on espère très enrichissante. Je suis si contente que vous ayez senti que j'ai créé Sylvie avec autant d'affection pour son personnage que pour celui de Miranda. Vous êtes la première à le percevoir; encore merci pour votre perspicacité.
·
Image de Rtt
Rtt · il y a
Quelle belle histoire, tant pleine d'espoir!
·
Image de Nicole Henne
Nicole Henne · il y a
Merci,c'est vrai que l'espoir est toujours là . Peut-être aussi qu'il faut y travailler comme Marc. Bonne soirée.
·
Image de Marie Amina B
Marie Amina B · il y a
Belle âme a rencontré son reflet dans cette Miranda. J'ai beaucoup aimé cette histoire qui finit bien malgré les apparences.
·
Image de Nicole Henne
Nicole Henne · il y a
Grand merci pour votre lecture et votre appréciation !
·
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
L'une s'est consumée dans son reflet, l'autre lui réchauffe le cœur !
·
Image de Nicole Henne
Nicole Henne · il y a
C'est tout à fait vrai. Merci
·
Image de Maryse
Maryse · il y a
Si écrire est un bonheur, vous lire l'est également...
·
Image de Nicole Henne
Nicole Henne · il y a
Oooh que c'est gentil; merci
·
Image de Demens
Demens · il y a
Une histoire touchante. On ne guérit pas d'un cancer de l'âme. Bravo pour cet excellent texte chère Nicole !
·
Image de Nicole Henne
Nicole Henne · il y a
Que c'est agréable d'être accompagnée par la lecture de quelqu'un d'autre! (et dont on apprécie les textes)
·
Image de Vrac
Vrac · il y a
Dès qu'il est dit que "dehors la tempête soufflait et sifflait", on devine qu'elle va souffler et siffler dedans. Gagné ! C'est très bien écrit, très malin. Qu'est-ce qui fait qu'on s'attache si vite à ces personnages imaginaires ? L'écriture !
·
Image de Nicole Henne
Nicole Henne · il y a
J'ai un ami qui dit qu' écrire c'est un bonheur. Merci à vous.
·
Image de Geny Montel
Geny Montel · il y a
Quelle belle histoire ! Sylvie emportée alors qu'elle était encore belle... mais elle savait qu'elle n'aurait jamais pu vieillir.
Marc remis de sa maladie et s'ouvrant vers la voix de la résilience avec cette belle personne qu'il découvre dans un contexte autre que les soins.
Un très beau récit avec des personnages réalistes et attachants. J'aime beaucoup !

·
Image de Nicole Henne
Nicole Henne · il y a
Je vous remercie pour la lecture attentive de mon histoire !
·