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Bédi-Paris-Bédi

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Valhuma

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Rendez-vous parvis des droits de l’homme à 14 heures. Dans deux heures. Un grand besoin de me réchauffer au soleil d’hiver et à l’odeur des marrons grillés que j’épluche en me brûlant les doigts. La neige tombée cette nuit assourdit les bruits de la ville. Au-delà du parapet, les jardins du Trocadéro, la Tour Eiffel et leur décor parisien arborent une humeur cotonneuse en nuances de plus-tout-à-fait-blanc. Ou bien c’est moi.
Je descends vers la Seine. Curieux hommage aux droits de l’homme que cette esplanade où se côtoient des touristes à la recherche du meilleur cliché, des patineurs et skateurs perfectionnant inlassablement un slalom ou une acrobatie, des voitures de luxe équipées de passagers un peu trop m’as-tu-vu, des mariés venus du bout du monde pour une séance de shooting photo chronométrée à travers Paris et des vendeurs à la sauvette espérant dépasser un tiers de SMIC pour 10h de travail quotidien 7J/7.

Je pense à Bédi assis face à moi, les mains tremblantes et la gorge nouée. C’était il y a une semaine. La scène se répétera encore la semaine prochaine et les suivantes. Il y a 3 ans, alors qu’il avait 11 ans, il a été enrôlé de force après l’attaque de son village par des miliciens. Impressionné par la violence de ses ravisseurs, il n’a jamais essayé de s’enfuir. Il ne sait pas s’il aurait pu s’échapper. Il ne s’est pas posé la question, le remords le hante. Pourtant il n’aimait pas l’odeur du camp. Il était terrifié par la joie des miliciens de retour au camp, par le grondement de l’entrainement aux armes, par les déflagrations et les hurlements de l’assaut. Au début, il ne voulait pas regarder. Il ne voulait pas rejoindre une unité de combat. Il ne voulait pas piller. Il ne voulait pas tuer. Reste que tout cela il l’a fait, parfois comme un jeu auquel il lui est même arrivé d’être content de gagner.
Libéré, Bédi a eu la chance que nous puissions retrouver sa mère, un de ses frères et une partie de sa communauté. Mais il ne peut pas retourner avec eux, pas pour le moment en tout cas. Trop de cauchemars dans lesquels il est de nouveau kidnappé ou dans lesquels il massacre son propre village. Et puis à sentir la méfiance de ceux qui étaient les siens, il n’est plus sûr de savoir quelle est sa communauté. Il mesure silencieusement le chemin parcouru. Parfois il me demande s’il pourra encore ressembler à son père, ou s’il est toujours protégé par l’esprit de ses ancêtres.
Pour le moment, Bédi vit dans le centre de transit où je travaille. Nous l’aidons à surmonter ses traumatismes et à prendre un nouveau départ. Dans le centre il est en sécurité pour un temps. Lorsqu’il joue et fait du sport avec d’autres enfants du centre, on le croirait en pleine forme. Souriant et déterminé, il n’est jamais à court d’énergie. Seul un œil aguerri peut voir quelque chose de précipité dans son allure qui évoque la fuite.

Par contraste, mes pas aujourd’hui sont bien lents et m’ont amené presque jusqu’à l’Ecole militaire, devant le Mur pour la Paix. « Accès interdit » indique le panneau. Le monument s’effondre peu à peu, du fait d’actes de vandalisme selon certains, du fait de faiblesses de la conception selon d’autres. Le symbole est cynique.

Lorsque je lui parle de son avenir, le visage de Bédi s’illumine comme un phare dans la tempête peut nourrir l’espoir d’une terre ferme. Il veut bien réfléchir avec moi à ce qui s’est passé et à ce qu’il peut construire. Alors, son ambition n’a pas de limite. Il veut changer le monde, interdire de forcer des enfants à faire la guerre.
Depuis qu’il est dans le centre, il n’a jamais semblé révolté, moi si. Ce sont d’ailleurs l’indignation et un sentiment de révolte qui ont nourri mon engagement. Rien ne justifie de s’en prendre à des enfants. Ainsi depuis des années, je manifeste, je milite, je m’engage sur le terrain, mais avec le temps ma foi s’étiole. Du fait bien sûr du manque de moyens face à l’ampleur de la tâche. Du fait aussi du temps passé à se justifier et qui prend le pas sur le temps consacré à agir : mesurer les impacts de nos actions, démontrer que ces actions sont les plus adaptées, expliquer que les moyens alloués sont utilisés de manière optimale. Mais surtout du fait des principes de réalité qui ont régulièrement contrarié mon idéalisme béat : donner la priorité aux résultats visibles, savoir détourner le regard de certains enfants pour se concentrer sur des combats plus faciles à gagner avec d’autres, admettre la violence comme intrinsèque à la nature humaine, prendre conscience des limites et parfois de la maladresse d’une assistance occidentale dans une culture et un modèle de société différents des nôtres...
Dois-je avertir Bédi, lancé à la poursuite de ses nouvelles ambitions, qu’il n’y a pas de ligne d’arrivée ? Le prévenir des freins et des obstacles qu’il rencontrera ? Ce serait inutilement décourageant. De plus, le chemin qu’il va emprunter sera différent du mien, empreint de ses aspirations mais aussi de sa nostalgie et de ses traumatismes. Peut-être contribuera-t-il à tracer un nouveau chemin, marqué par des empreintes mêlées d’occidentaux et d’anciens enfants-soldats.

J’ai maintenant fait demi-tour, direction le parvis des droits de l’homme, l’heure de la manifestation approche. Je traverse d’un bon pas le Champs-de-Mars, me rappelant au passage qu’il est dédié au dieu de la guerre. Je remonte vers le palais de Chaillot, de style entre-deux guerre, où la Déclaration universelle des droits de l’homme fut adoptée et j’arrive devant la statue d’Hercule maîtrisant le taureau de Minos. Un des douze travaux accomplis pour expier son crime. Pour mémoire, Hercule avait massacré ses propres enfants sous l’emprise de la folie passagère dont l’avait frappé Héra. Hercule puni, ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocent. En relevant les défis successifs qui lui furent imposés, il délivra les populations de fléaux, monstres ou tyrans et se révéla un héros bienfaiteur et pacificateur.
Je raconterais l’histoire d’Hercule à Bédi. Celle d’un héros doté d’une force surnaturelle, dont les aventures trouvent leur origine dans ses souffrances et qui court vers son destin avec la même vitalité et la même volonté que lui. A la fin de l’histoire, Hercule meurt empoisonné, mais ça je ne lui dirai pas.

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Champolion · il y a
Ce texte que je découvre,méritait surement mieux.Sur un thème "à la mode" ,donnant souvent lieu à des bons sentiments dégoulinants dénués d'analyse ,vous avez su allier une profonde humanité à une connaissance lucide des mécanismes en oeuvre dans les relations d'aide.Et vous nous avez livré un texte précis et profondément humain.
Quelque chose me dit que vous n'allez pas rester longtemps la "petite nouvelle" sur ce site!
Mes voix
Champolion

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Valhuma · il y a
Merci ! Je tâtonne, j’expérimente... le suivant sera encore différent
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Dimaria Gbénou · il y a
Bien tourné. Thème bien traité. Beau TTC. Si vous avez un bout de temps, je vous invite à lire :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/achou-lamour-empoisonne

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RAC · il y a
Bien vu & bien joué !
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JACB · il y a
Bel avenir à Bédi ! Ce TTC aurait dû prendre la lumière pour cette finale ...je ne le lis que maintenant et j'aime cette histoire contée en alternant les symboles.
Ma cavale est en bleu et jaune mais il me tiendrait à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme#
Merci

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Jenny Guillaume · il y a
J'ai aimé votre écriture et la façon dont vous racontez cette histoire, tout est bien dosé je trouve :)
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A. du Riez · il y a
Bravo, très beau texte, bien écrit, avec une distance trouvée bien que difficile pour ce sujet. Des rappels en clin d'oeil historiques / mythologiques / étymologiques très appréciés
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Eddy Bonin · il y a
Rêvons ! J'ai lu cette nouvelle avec beaucoup de plaisir et vous ai donné toutes mes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

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Chantane · il y a
gardons l’espérance au cœur; Bédi à le droit de vivre son rêve...
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