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Becca

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Le véhicule filait à toute allure en slalomant à travers la circulation. Elle ne pouvait pas le voir mais elle le ressentait. Le son de la sirène lui parvenait à peine, juste assourdi.
Perdait-elle déjà une partie de ses sens ?
Becca ne luttait plus de toutes façons. Elle était l'actrice de son destin et avait choisi.
Le jeune infirmier avait beau multiplier les gestes pour la sauver, elle ne lui faciliterait pas la tâche.
Rebecca, Becca depuis son enfance, tirerait sa révérence aujourd'hui. Dans cette ambulance qui avait commencé sa course folle pour tenter de l'arracher à son choix.
Puisse t'elle être libre, Becca. Et retrouver la paix.

Petite fille d'ouvrier, un visage ovale au teint de pêche, une chevelure châtain aux reflets roux, des lèvres ourlés qui souriaient très souvent de contentement. Elle avait eu une belle enfance Becca. La chance d'avoir des parents soudés et aimants, soucieux de son éducation tout comme de son bien-être. Elle avait grandit entourée de chaleur. Les week-end à la mer où elle sautait au-dessus des vagues et riait de voir son père se battre avec sa glace à l'italienne ; les leçons de piano avec sa mère qui se soldaient par des morceaux fantaisistes jouées à quatre mains; les ballades à vélo tous les trois autour d'un grand lac.
Elle sentait le vent dans ses cheveux et se sentait libre Becca.

Le temps avait filé tel un bolide, enchaînant les boucles et lignes droites d'une course vers son destin.
A l'aube de sa vie d'adulte, Becca avait connu le chagrin.
Son père était mort d'une rupture d'anévrisme alors qu'il était parti acheter son journal. Becca était à l'université quand il est tombé sur la chaussée, à deux pâtés de maison à peine de la sienne. Il était déjà mort à l'arrivée des secours.
Becca épaula sa mère du mieux qu'elle put.
Mais la vie est parfois cruelle et sans doute avait-elle été privilégiée jusque-là. La mort réclamait son tribut.
Un cancer du pancréas emporta sa mère en trois petits mois. La maladie, inéluctable et impitoyable train de la mort ne fit pas dans la dentelle. C'était un train lancé à grande vitesse. Il faucha tout à la maman de Becca. Sa jeunesse, sa vie, et même sa dignité.
La tombe de son père était encore fraîche quand sa mère le rejoignit. On était à la fin Août, l'été battait son plein, et Becca, debout devant la tombe de ses parents, frissonnait.

L'ambulance a stoppé net. Elle a du mal à respirer. Elle devrait avoir peur mais elle ne s'en sent pas la force. Elle entend les portes de l'ambulance s'ouvrir, l'infirmier se penche au-dessus d'elle. Il lui parle mais elle ne comprend pas le sens de ses paroles. D'autres arrivent et la civière sur laquelle elle est allongée est sortie de l'ambulance. Ce sont maintenant les membres de l'équipe soignante qui foncent vers l'hôpital. Elle se sent propulsée à toute vitesse, Becca.

Becca a surnagé quelques temps.
Un soir d'hiver, elle rencontre Thibaut. Elle ressent, pour la première depuis très longtemps, une insouciance et une légèreté quand elle est avec lui. Il sera son grand Amour. Avec lui, elle voyage, elle construit un nid, leur nid, elle arrive à se sentir entière quand elle est à ses côtés. Ensemble, ils profitent de chaque instant et s'aiment sans retenue. Les pique-nique au bord de l'eau lui rappellent avec nostalgie les moments passés auprès de ses parents. Thibaut lui apprend à chérir leur souvenir.
Et puis le temps d'un clignement d’œil, voilà qu'ils sont cinquantenaires et toujours aussi heureux.
Elle essaie de taire cette inquiétude sournoise, Becca. Elle sent bien que la mort ne rôde jamais loin.
Thibaut meure brutalement, alors qu'il rentre de son travail. Un camion, dont le chauffeur s'est assoupi, le pied coincé sur la pédale d'accélérateur, le percute violemment.
Quand les policiers lui annoncent sa mort, Becca ressent à nouveau un énorme poids sur ses épaules et un froid glacial envahit son être.
Debout, seule, devant sa tombe encore fraîche, Becca se sent vide.

Plus rien n'avait de saveur.
Elle rêvait éveillée, seule, assise dans ce canapé qui avait été témoin de leur bonheur simple.
Elle revoyait le visage de ses parents, celui de Thibaut, mais le vide qu'ils avaient laissé en elle l'engloutissait totalement.

C'est seule et déterminée qu'elle s'était entaillée les veines des deux poignets son regard posé sur les cadres de photos où ils apparaissaient heureux, amoureux. Tels deux fantômes du passé.
C'est seule, qu'elle avait laissé le sang couler.

Le plafond devenait flou. L'équipe médicale se battait pour qu'elle vive. Ils auraient pu y arriver, gagner cette terrible course contre la mort. Si elle s'était accrochée.
Becca ne ressentait plus son corps. Au loin, elle pouvait apercevoir ses parents. Thibaut était avec eux. Elle fila comme une flèche vers eux. Elle ne serait plus jamais seule.

Au loin, une machine émit un seul bip interminable. Becca était en paix.

PRIX

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Isabelle Lambin · il y a
C'est triste lorsque l'envie de mourir et plus forte que celle de vivre.
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Mél Pachyderme · il y a
Un récit bien tourné bravo merci
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Thara · il y a
Un récit touchant...
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Francine Lambert · il y a
On ne peut s'empêcher d'être triste même si Becca a choisi son destin en toute liberté pour rejoindre ceux qu'elle aime . . . Un thème difficile traité avec beaucoup de délicatesse et une belle maîtrise du récit. À bientôt Sabrina !
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Yasmina Sénane · il y a
Un engrenage tragique !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
On est à la fois très triste et soulagé(e) pour elle.
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Stephanie Ducoulombier · il y a
Triste histoire mais très beau comme à chaque fois
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Polotol · il y a
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Ginette Vijaya · il y a
Quand on ne veut plus lutter , quand les épreuves sont trop lourdes à porter .......
Je concours aussi avec mon texte : " de roues en roues"

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Vanessa Lecoco · il y a
Très bien écrit, avec ce thème on ne s'attend pas à ce genre d'histoire. Recit déroutant pour ma part mais j'adore.
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