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Bébé dans la brume

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Cadbury

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La brume, on dit qu’elle tombe, ou alors qu’elle monte. Dans notre cas elle est apparue. Venue ni d’en haut ni d’en bas, juste apparue, comme ça, soudainement, ce matin.
Je suis avec Bébé, assis dans le canapé. On scrute le blanc opaque, absolument impénétrable. On essaye de comprendre. Comment c’est possible de la brume à l’intérieur ? Dans la salle, la cuisine, la chambre, les chiottes.... Même les chiottes... la nuit blanche.
Quand on s’est réveillé là-dedans on a cru que c’était de la fumée, que l’appartement était en feu. On a couru vers la fenêtre, à tâtons. On n’y voyait tellement rien... Bébé, elle s’est cognée partout. Mais on a fini par y arriver. On a ouvert la fenêtre, la grande, celle de la salle, qui donne sur le parking, cinq étages plus bas.
En fait c’était pareil dehors. Tout l’air était collé de blanc, un blanc humide et froid qui avait tout avalé.
On est resté là un moment, suspendus au-dessus d’un vide, familier, mais disparu. Et puis Bébé a paniqué, elle a poussé un cri et elle est partie en courant se blottir dans le canapé du salon.
Je l’ai suivie tant bien que mal et je me suis assis à côté d’elle pour essayer de la calmer.
Elle a horreur de tout ce qui n’a pas d’explication rationnelle. Alors je la sens qui s’énerve. Je la devine qui s’active sur son portable. Elle veut appeler. Qui ? je ne sais pas.... Ses parents, des amis, la police ? va savoir...
Mais ça ne sert à rien : les portables ne fonctionnent plus. L’électricité non plus d’ailleurs. C’est la brume, c’est sûr. Ca a tout déréglé.
J’essaye d’attraper sa main pour lui montrer que je suis là, qu’il n’y a rien à craindre. Mais je glisse sur le skaï du canapé. Elle est déjà ailleurs.
Je l’entends qui s’agite dans le salon. Bruits de meubles, vases brisés. Les objets sont toujours là, ils n’ont pas été digérés, juste avalés et dans cet intestin de coton, on se heurte à tout. Elle dit qu’il faut sortir, demander de l’aide.
Je n’aime pas la voir comme ça, elle me fait penser à un petit oiseau affolé, pris au piège. J’ai mal pour elle. Et d’ailleurs, moi aussi j’étouffe. Elle a raison, on va sortir.
J’ai quand même un peu peur de ce qu’on va trouver dehors. Alors j’attrape au passage un tisonnier. Je prends aussi une vieille corde d’escalade pour nous attacher, Bébé et moi, histoire d’être sûr de ne pas se perdre.
Dehors c’est comme dedans : l’impression de sombrer dans une neige immense, qui emplit les poumons et appuie sur les yeux.
On n’ose plus parler, ni Bébé ni moi. Je m’accroche à la corde, je la devine au bout, mais je ne la vois pas, je ne l’entends plus, pas même sa respiration. Elle est là, juste là, à des milliers d’années-lumière.
On avance doucement, en silence.
J’ai peur.
Qu’y-a-t-il juste là, à quelques centimètres ou à des années-lumière ? quelles armes ? quels corps ? quelles mâchoires ? Le monde d’un coup, tapi pêle-mêle, m’encercle et me menace.
On avance doucement, en silence.
Je ne sais pas où on va. Pourquoi est-on sortis déjà ? On cherchait du secours, on n’a trouvé que la peur. On longe les murs. J’essaye de conserver le schéma mental de notre errance, mais je ne suis déjà plus sûr de pouvoir revenir en arrière.
On a traversé le parking, en bas de l’immeuble, j’ai touché quelques voitures, on est passé sous le porche qui mène à la rue commerçante, puis on a tourné à droite. On a dû traverser la petite place avec le manège, celle que Bébé aime bien avec le glacier à l’angle, et maintenant si mes calculs sont bons, on doit longer l’église.
Et soudain, cette odeur. Bébé l’a-t-elle sentie ? je ne dis rien, mais j’ai un haut le cœur. J’ai travaillé dans un abattoir, je connais la charogne. Je l’oublie parfois, mais je la porte en moi, je la reconnais quand elle se présente. Et là, j’en suis sûr, elle m’a retrouvé.
Ca sent le cadavre et le sang, la merde et les épanchements de la mort.... Quels carnages sont planqués sous ce linceul ? Il se sont peut-être déjà tous entretués, pour un portefeuille, une baguette de pain, un baiser... et ils ont camouflé les cadavres sous le drap blanc. Les hommes sont des bêtes sauvages, dès qu’ils peuvent se cacher, sous la nuit ou sous une couverture, ils mentent, violent et assassinent.
Je me tiens au mur et je vomis. J’espère que Bébé ne m’entend pas. J’espère qu’elle ne sent rien. Je n’ose plus bouger. Je sais que si j’avance mon pied, je vais tâter la chair molle d’un corps. Je pourrais l’enjamber peut-être, mais combien sont encore derrière. Combien de corps dans ce charnier ? Et qui nous y attend ?
Et puis il y a le sang. Les corps sont frais, il doit couler dru. Il imbibe la brume peu à peu. Le blanc se teinte de rouge, comme un coton d’infirmerie, par capillarité. L’air coagule et devient plus épais.
J’étouffe.
Je fais demi-tour et je cours. Je n’oublie pas Bébé, je tire sur la corde, je lui hurle de courir aussi, elle a l’air de suivre. Sous nos pieds, les pavés sont mous, on court sur des éponges qui pulsent leur jus sanglant à chaque pas. On court sur des corps. Des poitrines, des crânes, des membres. On ne voit rien mais on peut les distinguer à la consistance, au bruit du craquement.
On court dans la brume rouge.
On court sur les corps et on tombe.
Je suis à terre, mes membres s’agitent et glissent sur d’autres membres qui ne sont pas les miens. La brume est sang, visqueuse et odorante. Elle nous colle à la peau. Bébé est tombée aussi. Je tire la corde et je nous réunis. On est ensemble, on se débat. Je crois qu’on essaye de crier, mais les sons se perdent dans la densité du sang.
Je dois perdre connaissance car je ne sais pas combien de temps nous restons là, enlacés dans la boue des corps qui s’écoulent.
Quand je sens qu’on m’attrape et me tire hors de là, je suis épuisé. Je ne sais pas si on veut nous achever où nous aider, mais je ne peux rien faire.... Je m’abandonne.
Lorsque je me réveille, la brume a disparu, la corde est toujours là, mais Bébé n’est plus au bout. Je scrute l’assistance en la cherchant du regard.... Je ne la vois pas.... Je sais qu’elle n’est plus là.
T’ai-je sauvée Bébé, où t’ai-je fais du mal ?
Tu es à des milliers d’années lumières et ton amour est encore là.
La corde – qui l’a passée à mon cou ? - se serre d’un coup sec. Sous la clameur de la foule, je sens venir la charogne, elle ne m’a jamais quitté.

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Pascal Depresle · il y a
Mes votes pour ce texte. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Cadbury · il y a
Bonjour,
Le système m'ayant laissé entrer deux textes, j'ai pensé que c'était autorisé.... et ça m'a évité la lourde tâche du choix....
Mais disons que s'il faut choisir, alors, je conserve "Bébé dans la brume"
Je vous remercie pour votre remarque

Bien à vous

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Patrick Peronne · il y a
Apparemment vous avez deux textes en compétition... dites-moi (si vous souhaitez une lecture) lequel vous retenez pour ce Prix. Merci
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition ; http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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