Beaux-arts

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Bristol Bazar & La Compagnie des ethnographes http://blandine.b1.free.f  [+]

Image de Printemps 2016
Le commissaire n’était pas loin du désespoir, marchant de long en large pour activer la circulation de ses neurones, quand le téléphone gris, celui des urgences, sonna.
- La Fricassée de Colombes a encore frappé, sauf que cette fois c'est au cimetière Montmartre. Il y a une équipe sur place. Le patron nous attend dans la voiture.

Le tueur des banlieues en était à sa troisième victime en deux mois. La brigade criminelle s’arrachait les cheveux. S’ils ne lui mettaient pas la main dessus tout de suite, on aurait droit à un remaniement général, avec quelques mutations lointaines, en Lozère peut-être, pour surveiller les brins d’herbe.

Trois véhicules de police stationnaient devant le cimetière. Le terrain, soigneusement quadrillé, rappela au commissaire la cour de l’école primaire, quand les filles jouaient à l’élastique et qu’on ne pouvait pas faire un pas sans se prendre les pieds dans les ficelles. Lauwen, l’expert légiste mandaté dès le début de l’enquête, s’affairait, un genou planté au sol, comme un chevalier en attente d’adoubement.
- Vous m'excuserez de ne pas vous serrer la main... je suis en plein ménage.
- On connaît l’identité de la victime ?
- Là, vous en demandez beaucoup. Avec ce qu'on a pour l'instant... La tête devait être ici, au milieu, avec les morceaux disposés autour...
Un assistant en blouse blanche ricana :
- C’est ce qu’on appelle une perspective cavalière.

L’inspecteur Letac avait découvert une bicyclette au détour d'une allée. Dans le panier fixé sur le porte-bagage, un petit chien dormait, la tête posée sur ses deux pattes avant. Le commissaire mit ses mains en porte-voix pour demander au propriétaire du deux roues stationné allée 6C de se présenter. Il n’attendit pas longtemps. S’avançant à petites foulées, une vieille dame en survêtement, nullement émue par l’exploit qu’elle venait de réaliser en forçant le barrage de policiers postés à l’entrée, vint à leur rencontre. Oui, elle allait souvent se promener au cimetière. Presque tous les jours.
- Avec Pollux, pour qu’il gambade. C'est calme ici.
Et non, elle n’avait rien remarqué d’anormal.
Letac raccompagna madame à l’entrée
– Vous nous laisserez votre adresse s'il vous plaît.

La nuit tombait, on alluma les projecteurs. Vers une heure du matin, le cadavre était à peu près entièrement reconstitué. On avait encore à déplorer l'absence d'un orteil lorsque le commissaire donna le signal du départ. Les recherches reprendraient à l’aube.
Le lendemain, on fit choux blanc. Les agents de la police scientifique, un peu las, faisaient des plaisanteries au ras du gravier à propos de bas morceaux, ça commençait à faire désordre, on laissa tomber la pièce manquante.
Une lettre anonyme adressée à Monsieur Lucien Carbone, commissaire, arriva au courrier du soir. Le message, découpé syllabe par syllabe dans un journal, était succinct :

« Ne cherchez pas. Je l'ai bouffé. »

De toute évidence, le tueur était dans les parages et avait vu les équipes scientifiques ratisser les allées. On apprit par la même occasion qu’il lisait Le Parisien et gardait les vieux numéros dans une pièce assez humide pour permettre le développement d’un champignon amateur de vieux papiers, mais ce furent les traces d’un poil canin qui mirent Letac sur la bonne voie.

- Nous avons une piste, patron.

La joggeuse à la bicyclette ouvrit la porte et se mit à table sans façon.
- J’ai laissé Pollux se dégourdir les pattes, comme d’habitude. Quand j’ai vu qu’il jouait avec quelque chose... trouvé par terre... mais il n’en a pris qu’un tout petit bout ! Pas comme votre grand type en blouse !
- Quel grand type ?
- Le roux ! Le médecin des morts ! Vous ne lui demandez rien à celui-là. Mais je sais où il va, moi. Ce n’est pas la première fois que je le vois. Il travaille au même endroit que mon fils. Vous oubliez l’orteil et je vous y emmène, ajouta-t-elle après un regard en coulisse.
On s’attendait bien à quelques réticences, mais pas à un chantage en bonne et due forme.
Il fallut insister pour laisser le chien à la maison.
- Passez par les quais, ce sera plus court.
Suivant les indications de la vieille dame, Letac gara la voiture à l’entrée d’une zone industrielle désaffectée. Dans le bâtiment principal, un homme chauve sculptait une énorme pièce de bois, déjà pourvue de deux jambes.
- Vous êtes le propriétaire ?
- Gérant seulement.

Il le suivirent dans le dédale du village artificiel qui accueillait, au mois ou à l’année, les artistes en mal d’espace. L’atelier que Lauwen louait sous un faux nom se trouvait entre celui d’un accordeur de piano et d’un lithographe. Le gérant se montra réticent, une carte tricolore fit office de sésame pour déverrouiller le panneau de tôle ondulée qui s’ouvrit sur une pièce uniquement meublées d’étagères. Il y en avait une dizaine, avec entre elles un espace à peine suffisant pour permettre le passage d’un homme.
Une série de moulages de plâtre y était soigneusement alignée : des mains, des doigts, des bras, des jambes... une collection complète d’organes.
Les têtes étaient à part, sur le mur de droite, et semblaient regarder, disposés en face d’elles, leurs membres disloqués.
Il y en avait trois.
Le sculpteur rompit le silence le premier.
- Il en est encore aux études anatomiques, votre particulier.

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Lyriciste Nwar · il y a
Hum monsieur l agent
Bravo
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Alain Adam · il y a
Mon vote solidaire! Si le coeur vous en dit ma poésie L'ERDRE est en finale du prix Automne 2016! ;- ))
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Dominique Hilloulin · il y a
j'avais aimé le "30 mars 1915", et je reviens vous lire. le suspens est toujours au rendez vous, la capture du lecteur également puisqu'on ne se lasse pas avec le tueur de banlieue , l'inspecteur Letac , la joggeuse et l'ensemble des "ingrédients" que vous avez placés pour caler le lecteur dans sa lecture! J'ajoute mon vote! "Artiste", que vous avez soutenu lors des qualifs, est finaliste.Si vous souhaitez le revisiter et, le cas échéant le soutenir à nouveau, c'est ICI: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/artiste-1, merci Bristol , et à bientôt de vous lire
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Keith Simmonds · il y a
Bonjour, Bristol! Vous avez voté une première fois pour mon haïku, “En Plein Vol”, qui est en
Finale et je viens vous inviter à renouveler votre appréciation pour lui. Merci d’avance et bonne journée!

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Zutalor! · il y a
Si je peux me permettre, même si tous les goûts sont dans la nature, le dénouement est franchement bizarre. Un légiste qui piquerait des bouts de macchabées pour en faire des moulages ? Bon...

Sinon, vos parisiens s'inquiètent d'être envoyés surveiller les brins d'herbe en Lozère ? Ce serait pourtant utile, si l'on en croit ceci :
http://france3-regions.francetvinfo.fr/languedoc-roussillon/lozere/un-incendie-ravage-15-hectares-de-foret-pres-d-altier-en-lozere-979696.html
et ceci :
http://www.midilibre.fr/2015/07/23/lozere-important-incendie-a-pourcharesses,1194483.php

;-)

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Utilisateur désactivé · il y a
Lecture très tardive de votre texte mais c'est une belle découverte : humour noir et cynisme sont au rendez-vous. J'ai aimé !
Si vous passez sur le site, je vous invite à lire "le coq et l'oie" sur ma page (poème/fable) . Merci !

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Ionut Cristian · il y a
C est tres beau
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Yves Le Gouelan · il y a
Drôlissime, humour fantaisie et noirceurs au rendez-vous, j'aime
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Eric Beauvillain · il y a
J'ai beaucoup apprécié l'humour noir, le cynisme, l'enchaînement... J'aurais cependant aimé que la fin ne soit pas aussi précipité (la joggeuse avoue (pourquoi pas avant, finalement), on y va, pouf, c'est fini) et surtout, une phrase de fin plus "définitive"... Là, c'est comme si on avait coupé sur le bon mot avant le "allons l'arrêter" ou "encore une enquête résolue" ou la petite phrase qui fait vraiment générique, quoi...
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GA COLDFISH · il y a
Une merveille , je vote .
je t'invite aussi à voter et merci http://short-edition.com/oeuvre/poetik/derriere-la-salle-de-bain

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