Le Stérilet

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« Toute littérature est assaut contre la frontière », Franz Kafka  [+]

Je mesure 3,5 cm.

Ce n'est pas très grand pour un secouriste. Conçu en cuivre, je suis tout à la fois très malléable et spermicide, enfin c'est ce qu'il y avait écrit sur la boîte. Dans l'annale des objets médicaux, je crois être le premier existentialiste.

C'est que mes camarades de série, à l'usine, n'ont pas eu l'occasion de se former. J'ai eu la chance, moi, de suivre les cours du professeur G. Un interne en gynécologie, qui suivait des cours de philosophie du soir, avait eu l'idée lors d'un TP de me subtiliser et de me glisser dans sa poche. Par je ne sais quelle superstition, il me tenait pour un porte-bonheur, un grigri.

Peut-être était-il un enfant ‘stérilet', un des 0,4 % (selon les dernières statistiques ; ça aussi c'était écrit sur la boîte) qui avait vaincu le DIU (dispositif intra-utérin) ? Il faut s'imaginer, en termes belligérants, c'est du David contre Goliath, du d'Ormesson contre McGregor dans la cage !

Mais cela arrive ! C'est ce que nous redoutons le plus, entre collègues stérilets. C'est en quelque sorte la faute professionnelle, la déchéance, le goudron et les plumes.


Je n'ai même pas pu connaître la joie de l'utérus, je suis un stérilet raté.

Alors oui, on peut dire que dans mon cas, l'existentialisme m'a sauvé. De par ce que j'ai pu entendre des leçons magistrales du professeur G., je suis plutôt d'un existentialisme à la Camus qu'à la Sartre. Après, que l'on ne se méprenne pas, je crois aussi à l'essence : je suis manufacturé stérilet, je ne suis pas une prothèse de hanche ou une valve cardiaque !

Voilà ce que je crois : cette essence crée des potentialités existentielles. J'aurais pu être un stérilet tout ce qu'il y a de plus correct, normal, voyant passer les ovules comme on regarde une belle partie de flipper ! J'aurais pu même mener grand train, réseauter avec les trompes de Fallope, échafauder des plans de carrières avec les ovaires. Mais non, j'ai atterri dans la poche d'un anorak, perdant mon statut de dispositif médical pour un vulgaire emploi ludique, trivial, celui de mascotte d'un étudiant sur-alcoolisé un soir sur deux !

Je ne vous le cache pas, j'en ai été au début extrêmement déprimé. Pour qui passais-je, devant mon ancienne série (la ligne de production X-1322579 du laboratoire Baumalpax) ?

C'est là que la découverte des théories existentialistes, de Kierkegaard, Heidegger, a été une bouée ; ils m'ont porté secours existentiel. Comment accepter son existence telle qu'elle est ? Avons-nous pouvoir sur elle ?

L'existentialisme, c'est la rencontre d'une essence avec un environnement. Il ne se crée, à l'intérieur de soi, qu'à partir de l'accumulation d'un amas suffisant d'expériences, que l'on vit plus ou moins bien, plus ou moins justement. De la somme de ces expériences, l'on tirera (ou non) une sagesse, dans un dernier temps philosophique : l'important n'est pas ce qui vous arrive, mais ce que vous en faites (c'est du Confucius un peu remixé). Accepter la part de non-maîtrisable, les circonstances, les termes de l'environnement qui s'imposent : je n'assume pas la fonction si importante de contraceptif, mais je suis un stérilet qui philosophe !


Dernièrement, mon existentialisme tout frais a été mis à l'épreuve. Le rythme rassurant, rassérénant des cours du soir s'est interrompu, l'étudiant m'a oublié sur un coin de table de l'amphi. Un autre auditeur, un peu à la traîne, m'a vu en sortant ; il m'a d'abord observé, examiné longuement, se demandant à quoi je pouvais servir. Me trouvant finalement joli, il m'a placé sur son rétroviseur, façon sapin odorant. J'ai assumé cette fonction pendouillante pendant trois semaines. C'était pas mal, c'était chauffé, il y avait de la musique. J'ai ensuite été jeté par la fenêtre par sa femme, qui devait me trouver moins esthétique.

Un type m'a ramassé sur le trottoir durant sa pause-déjeuner, me confondant avec un cure-dent. Après quelques passes dentaires non abouties, il devait me jeter comme il m'avait pris, à la volée et sans aucun civisme. Une joueuse de saxophone qui passait par là et qui s'apprêtait à jouer sur les boulevards me récupéra, à l'orée d'une bouche d'égout où je faillis connaître le grand saut. Je finissais exposé dans une vitrine, chez elle, où elle mettait tout un tas d'objets glanés ça et là (c'était une artiste...). Je passai deux ans dans cet aquarium pour bibelots, partageant ma chétive étagère de verre avec divers souvenirs ethniques et autres faïences made in China, dépareillés. J'essayai de partager ma révélation philosophique avec mes compagnons d'infortune, mais je fus obligé de jouer à l'ingénu : on me rappela que je n'étais qu'un stérilet.

Soudainement, un matin, nous étions tous triés à la faveur d'un déménagement : certains étaient conservés, dépoussiérés et délicatement enveloppés dans du papier de soie, puis placés dans une boîte à chaussures, quand les autres, les plus ébréchés, les plus tordus, finissaient à la poubelle.

Je ne passais pas la sélection. Etait-ce ma forme en Y un peu passé, un peu niaise ?

Ma chance était d'atterrir dans le conteneur jaune (je ne vous ai pas dit, je suis un peu en plastique aussi). On en avait discuté avec les gars de la sixième étagère, une escouade de faux coraux très sympas qui avaient tous été évacués aussi : il y avait d'intéressantes perspectives en termes de recyclage.

Bon, au syndicat mixte, ils se gourent souvent dans le dernier triage. Mais peut être que je finirais en laine polaire ?

C'est bien.

Au moins c'est dehors.
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