Bastet

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Vivement que j'aille me coucher que je découvre ce que me réservent les rêves. Vivement que je me réveille que la vie voit ce que je lui réserve  [+]

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Enfin te voilà à mes pieds, toi qui n’as jamais obéis. Je sens mes épaules se détendre, ma nuque s’alléger, mon corps se relâcher. J’inspire une bonne bouffée d’air et souffle doucement, soulagé. Pour une fois l’odeur putride de tes quenelles de merde grossièrement amoncelées sous le gravier de l’allée ne me dérangent pas.

Oh mon dieu enfin tu vas sortir de ma vie, j’en suis sûr cette fois. Si tu savais comme j’ai attendu ce moment. J’ai même failli le provoquer. Plus d’une fois d’ailleurs. Je te détestais tellement. Je n’ai pas voulu de toi. Un jour tu es apparue, comme ça, sortie de nulle part, pour ne plus jamais repartir.
Tu te souviens la fois où j’ai oublié de te laisser dehors quand je suis parti en weekend ? À mon retour, une odeur âcre est venu défriser mes poils du nez. Tu aurais pu faire tes besoins dans la salle de bain où dans un coin, nooooon ! Tu as préféré mettre mes affaires en boule avec le paquet dedans, tu as préféré dégommer le tapis de ton urine infecte. Tu venais d’anéantir mes trois jours de plénitude en un instant. J’étais sclérosé sur place, le temps que la rage monte en te dévisageant de mon regard torve. Et tu as eu en plus le culot de me crier dessus ?! Avec ton cri strident de vieux félin presque aphone lézardant mes tympans !! « Tu me files ma bouffe oui ou merde ?!! » Tu as osé me dire ça après avoir ravagé ma maison ! Tu as du voir l’enfer dans mes yeux car tu as déguerpis, m’ôtant la joie de te fourrer mon pied aux fesses pour te jeter dehors ! Une frustration de plus.

Plus tard je me suis calmé, ou plutôt j’étais découragé, abattu de devoir continuer à vivre avec toi. Je t’ai mis tes croquettes. Tu es sorti de ta cachette. Je t’ai laissé faire. Puis la vie a repris son cours, ou plutôt ma cohabitation forcée avec toi. Depuis le début tu m’as pourri l’existence, moi qui ne voulais pas d’un nuisible. Je l’ai vite compris la première nuit où tu es venu geindre à la porte de la chambre, sans arrêt, sans cesse, encore et encore. Maudite entêtée que tu étais. Tant que tu n’avais pas ce que tu voulais tu continuais, toujours. Ma grosse voix, mes « pschiiiiiit » intimidant, les coups de balais, les semelles de chaussons claquant sur ton échine n’ont strictement eu aucun effet. Tu revenais avec le sourire, je le sais. Tu m’as nargué toute ta vie !

Combien m’as-tu coûté ? Hein ?! dis le moi ?! Je ne compte même pas les paquets de croquettes spéciales pour Madame. Toi qui t’es rendu malade en faisant la grève de la faim devant la bouffe discount. Qu’est-ce que c’était ? De l’intelligence où un caractère odieux ? J’ai ma réponse, mais j’ai encore en travers de la gorge les cinq cents euros de véto. Trop tard j’ai compris que j’aurai du te laisser crever la gueule ouverte, je n’aurai peut-être pas souffert trente ans de plus !
Combien de vacances j’ai dû avorter faute de pouvoir te faire garder ? Tu te rappelles j’espère que j’ai dû débourser une fortune pour sauver ma rétine que tu as sauvagement lacérée. Certes, je t’avais prise par la nuque, nous étions nez à nez. Mais tu venais de faire tomber cette petite statuette en porcelaine que j’aimais tant. Tu as failli me rendre infirme alors que, mon dieu, je me suis toujours retenu, moi. Comme je me suis retenu après les trois canapés que tu as dépecés, comme je me retiens chaque matin lorsque tu viens pleurer comme un nouveau-né dans l’interstice de la fenêtre.

Jamais là au bon moment, toujours entre mes pattes à manquer de me faire tomber. Je n’en pouvais plus de ton regard désabusé quand je te parlais, avant de reprendre ta toilette anale sur mon fauteuil. Je n’en pouvais plus de tes plaques de poils partout qui irritaient mes yeux, usaient l’aspirateur, laissaient une odeur subtile de fauve faisant fuir jadis le peu de mes conquêtes.
Bon sang, tu es là, devant moi, immobile. Vas-tu cette fois vraiment disparaître de ma vie ? Je vais te foutre dans la poubelle et tchao l’artiste tu sors ! rideau ! c’est fini, tu dégages !

Vas-tu vraiment disparaître de ma vie ? C’est étrange, quand je me repose la question je ne me sens pas si joyeux. Je n’ai finalement pas de plaisir. Pourquoi ? Est-ce de la tristesse ? Je ne sais pas. Je me sens comme perdu, mélancolique. Ce n’était pas si terrible finalement. Que vais-je faire sans toi ? Que va faire le vieil homme seul que je suis si je n’ai personne à m’occuper, avec qui discuter, avec qui me disputer, qui m’oblige à m’organiser ? Je me sens vide maintenant.
J’étais heureux quand tu t’es fait écrasée la première fois. Je t’ai laissée dehors, fusionnée avec l’asphalte. Le lendemain matin tu étais là, lovée sur le sofa, comme la première fois. Lorsque tu es morte de maladie je t’ai jetée dans la forêt. Tu es une nouvelle fois revenue sur le canapé, le matin. J’enrageais à chaque fois. Les chiens errants, le camion de marchandise, l’inondation record, le poison du voisin, les cruels caïds du quartier, la vipère lors de la canicule, tous ces événements t’ont fait trépasser. Chaque fois tu es revenue en pleine forme, avec juste quelques poils blancs en plus.

J’attendais ce jour avec impatience. J’ai bien compté, tu viens de finir ta neuvième vie et je tremble de ne plus te voir cette fois. Je...Je te laisserai dormir dans la chambre avec moi si tu veux. Je....Je t’aimais tellement. Alors viens mon amie, viens, je t’enterre dans le jardin. Et comme prière je n’aurai qu’un mot : Reviens !
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