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Barrière Relative et Universelle de Manipulation Existentielle

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Mercure

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B*R*U*M*E

Mes yeux parcourraient avec gravité les lignes inscrites en caractères manuscrits sur mon ordre de mission :

À l'attention de monsieur Rïmë Föndät, adresse :
7ème millénaire Nord Est, Soldat Temporel de Grade Supérieur...

Objet d'Enquête : non respect des conventions de la B.R.U.M.E, en la qualité et termes de Barrière Relative et Universelle de Manipulation Existentielle, que vous reconnaissez comme loi naturelle primordiale, telle que : *** la relativité de l'existence doit être conservée en tout état de cause ***

Monsieur Rïme Föndät,

Un agent perturbateur a été repéré sur l'axe relatif du passé composé. Il est impératif que vous quittiez votre futur antérieur pour enquêter sur les relations imparfaites qu'entretient l'individu mis en cause. La B.R.U.M.E a été bafouée, vous savez de quoi il en retourne. Vous avez carte blanche.
Votre Respectable, depuis les intendances temporelles du Présent Supérieur,
En la présence du Grand Administrateur De la Loi Universelle...

— Monsieur...
Quelqu'un avait osé transgresser la barrière relative et universelle de manipulation existentielle.
— Monsieur ?!
Je n'y croyais pas, un fou avait risqué de contrevenir aux conventions de la B.R.U.M.E !
— Monsieur Rïmë Föndät !!! ÉCOUTEZ MOI !!!
C'était Mïrë, mon androïde supérieur...
— Oui, oui..., j'écoute.

Mïrë traversa la cabine de pilotage, pianota sur le tableau de bord. Une carte holographique s'étira sur la baie de navigation.

— J'ai tracé un itinéraire temporel stable qui part d'aujourd'hui relatif jusqu'à hier.
— Je vois, une fois à hier, nous ancrerons le transbordeur pour sortir. Nous bifurquerons sur les courants absolus du plus-que-parfait, en pariant sur le fait que le passé antérieur est intact et sans défaut.
— Tout à fait monsieur Föndät. Puis nous tirerons un axe droit vers le passé composé. Seulement, nous avons un problème de taille monsieur.
— Lequel ?
— Tout indique que le passé composé est révolu. Notre individu gravite en pleine brume temporelle, nous ne disposons d'aucun visuel, et le présent supérieur reste muet depuis une heure relative.
— Nous aviserons sur place.
— Espérons que le futur ne nous fera pas défaut monsieur Föndät !

Je ne pouvais m'empêcher d'avoir des doutes. Qu'en pensaient les administrateurs du présent supérieur ? Pourquoi ne nous fournissaient-ils pas plus d'informations ? Ce pourrait-il que..., non, impossible.
Mïrë enclencha la procédure de vol, cap relatif en direction d'hier. Le transbordeur illumina les alentours nébuleux. Une brume temporelle inondait l'extérieur comme à chaque voyage. Nous transcendions le temps à l'aide de nos turbines et réacteurs à dynamique temporelle. Dans la capitale du Temps, hier se trouvait en périphérie. Le présent supérieur avait toujours siégé au cœur, tandis que les futurs relatifs se partageaient les grands boulevards de la métropole. L'itinéraire de Mïrë évitait les rues instables. Noyées par les courants temporels hasardeux de la ville, elles nous auraient ralentis. Or, l'heure relative étant grave, perdre du temps ne pouvait qu'aggraver les conséquences qu'impliquait la violation des conventions de la B.R.U.M.E.
Trois articles définissaient clairement la Barrière Relative et Universelle de Manipulation Existentielle :
1. la relativité de l'existence doit être conservée en tout état de cause.
2. ne saurait être accepté aucune tentative de rendre l'existence absolue.
3. le temps lui seul dispose d'une origine absolue : le présent supérieur.

Au cours de mon existence relative, la B.R.U.M.E avait subi deux abrogations, dont celle-ci. La première fois, j'étais encore un enfant. Un terroriste avait tenté d'imposer un présent déformé à la zone centrale du présent supérieur. Je me rappelle encore des gros titres de la presse :
LE PRÉSENT DE L'INDICATIF AUX PORTES DU PRÉSENT SUPÉRIEUR, L'HEURE FUT OU SERA GRAVE !

UN FOU PRÉTEND QUE LE PRÉSENT DE L'INDICATIF SERAIT MAÎTRE DES CAUSES !

PAS PLUS TARD QU'HIER DANS LE PRÉSENT SUPÉRIEUR. CELA N'A PLUS DE SENS !

Soudain, de violents spasmes secouent notre transbordeur.
— Mïrë ! Que se passe-t-il ?!
— Monsieur ! Le temps perd de sa cohérence, un présent étranger s'est immiscé dans la zone de l'hier.
— Largue l'ancre, sortons !
— Oui monsieur !
Mïrë tire frénétiquement sur le levier de commande. Une balise temporelle s'échappe de la coque du transbordeur et se fige dans un bâtiment qui fait l'angle de la rue. Les yeux rivés sur la balise, j'attends qu'elle s'illumine, il se peut que le temps aux environs soit nocif. La tige maintenant bien ancrée se déploie, prenant racine dans la pierre. Enfin, la lumière se dévoile tel un phare reluisant dans l'obscurité temporelle, et dissipe les brumes environnantes. Sans plus attendre, j'enfile ma combinaison antihoraire et me saisis d'une lampe temporelle d'appoint ainsi que de mon granuleur, un revolver de grand calibre. La porte du transbordeur s'ouvre. Il règne comme un silence atemporel à l'extérieur, les rues sont désertes. Une fine pellicule de poussière plane dans les airs.
— Monsieur, le passé antérieur eut existé, mais ce n'est plus cas. Nos chances de rejoindre le passé composé sont maigres.
Que se passerait-il, me dis-je en pensant que le conditionnel demeurait intact, si l'existence devenait relativement absolue ? Comment agir sur une action qui a eut lieu si nous ne pouvons transiter dans les rues du passé ? Il nous faut trouver un moyen d'avancer. Mais alors que je me perds dans mes réflexions, une douleur lancinante me prend à la jambe !
— Monsieur Föndät, là-bas !
Une silhouette disparaît derrière la brume au fond de la rue. Ma jambe me fait terriblement mal, pourtant, aucun coup de feu. Sans réfléchir, je m'élance à toute vitesse, Mïrë sur mes talons.
— Mïrë ! Trace une ligne relative pour le présent supérieur afin qu'ils puissent nous retrouver !
— Oui monsieur !
Nous nous enfonçons dans l'épaisseur de l'incertain, un genre de futur présent qui me prend à la gorge. Je me surprends à avoir peur. Tout à coup, j'aperçois une ombre devant moi, c'est lui ! Je braque mon granuleur droit devant. Je hurle à m'en défaire le gosier.
— Arrêtez-vous !!! Je n'hésiterai pas à tirer !!!
L'homme ne daigne pas se rendre. Nous entamons une course-poursuite folle. À chacun de mes pas, j'ai le sentiment de m'approcher, mais l'étrange impression de m'éloigner, il ne fait aucune doute que nous sommes près du passé composé. Puis une ouverture se présente à moi ! Sans hésiter, je tire ! Rrrram ! La balle siffle à travers le temps ! Schlaaaaak ! Je m'écroule, ma jambe, je saigne. Que s'est-il passé ?
— Monsieur, derrière !
Je n'ai pu m'empêcher d'y songer une seconde fois : que s'est-il passé ? Cette phrase a résonné en moi comme jamais.
— Mïrë, fuit !
Nous avons passé la ligne de démarcation du passé composé. J'ai tourné la tête, le nom de la rue m'a frappé : rue révolue. Puis je l'ai vu, il a braqué un granuleur sur moi, le même que j'ai emporté en quittant le transbordeur. Il m'a parlé.
— J'ai été vous, par le futur, mais c'est terminé.
Biiiing ! Un voile noir m'a enlevé. J'ai cru être mort. Mais j'ai rouvert les yeux. Apeuré, comme un reflex animal, j'ai couru sans savoir où ni comment. J'ai eu comme l'impression d'être poursuivi. Soudain,
— Arrêtez-vous !!! Je n'hésiterai pas à tirer !!!
Puis j'ai compris. À mon insu, je venais de contrevenir (un genre de présent imparfait remarquais-je avec horreur) à la B.R.U.M.E, la Barrière Relative et Universelle de Manipulation Existentielle. C'était et ce serait donc moi. Juste à temps, j'ai envoyé un ordre de mission à l'adresse du 7ème millénaire Nord Est, chez moi, dans l'espoir de mettre fin à cette folie.

PRIX

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Aurélien Azam · il y a
Ah là je suis scotché sur ma chaise ! Quelle idée originale de jouer avec les différents temps et leur concordance dans une intrigue absurde de SF :o
En plus il y a une imagination pétillante pour utiliser tous les emplois possibles en boucles temporelles qui nous emberlificotent, et nous maintient tout le long à la limite d'une compréhension des règles de cet univers... C'est çà l'inconnu ! J'espère moi aussi que le futur ne te fera pas défaut :)
Merci pour ce texte, Mercure !
Également, mon très très court "Gu'Air de Sang" est en finale du Prix Court et Noir. Si tu le souhaites, n'hésite pas à renouveler ton soutien pour mon texte ! J'en serai ravi :)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Jenny Guillaume · il y a
Génial - désolée, j'en perds mes mots :)
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Mercure · il y a
:-) alors ne rien en dire est le mieux !
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Myaku · il y a
Un texte qui m'a cloué à mon siège!
C'est la première fois que je ne comprend pas entièrement une oeuvre, mais que je ne peux m'en soustraire!
Après plusieurs lectures, je suis sûr de mon choix! Mes voix sont pour toi

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Mercure · il y a
Bien le bonjour ! Merci infiniment, vos votes me vont droit au cœur !
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Cannelle · il y a
Excellent. Je suis ici parce que vous avez été plébiscité par les lecteurs dans le OFF (Forum)
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Mercure · il y a
Merci beaucoup, cannelle, ce parfum légendaire à l’odeur du célèbre épice gériatrique de monsieur Herbert...
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Waouff · il y a
J'adore et j'admire cet écrit rondement mené. A la limite du sérieux et du délire et surtout bien "brainfuck" comme on les aime. C'est avec grand bonheur que je vous donne mes voix !
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Mercure · il y a
Merci beaucoup !
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Yasmina Sénane · il y a
J'aime beaucoup ce jeu avec les temps et la concordance de leur emploi dans la phrase !
Apprécierez-vous '"Un scoop" sur la lande bretonne embrumée ?

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Mercure · il y a
Merci bien ! Sur les côtes armoricaines j'irai volontiers !
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Yasmina Sénane · il y a
D'autant plus que je viens d'être finaliste.
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Christian Pluche · il y a
Délicieusement foutraque et subtil , bravo !
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Mercure · il y a
Merci bien :-) Foutraque, j'adore...
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Christian Pluche · il y a
Moi aussi j'aime bien ce mot !
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Yann Olivier · il y a
J'aime Sfumato. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Fred Panassac · il y a
J’accours pour vous lire à l’invitation d’un auteur qui m’a recommandé votre texte. Je ne suis pas déçue ! Cet auteur, prénommé Richard, ne sait pourtant pas que je suis une fan inconditionnelle de tout ce qui a trait à la grammaire et à ses dérivés ! J’ai particulièrement apprécié vos jeux avec « le » temps et « les » temps et le fait que vous ayez poussé le luxe jusqu’à employer chaque fois le temps qui correspond à celui dont vous parlez dans la phrase ! À ce niveau l’intrigue est secondaire, je n’ai pas tout assimilé car je me concentrais sur les temps et ce qui les concernait. Je relirai. Car j’ai toujours un peu de mal avec la SF mais avec des inventions comme la vôtre j’y prends goût ! Bravo pour l’idée et la « promotion » de mes chères, très chères conjugaisons. Au fait je milite chaque fois que je peux pour maintenir l’emploi du passé simple, dont quelques imbéciles obtus trouvent la compréhension trop difficile pour les enfants. Ils vont jusqu’à récrire les classiques de la littérature jeunesse, quelle hérésie, alors que je constate, en faisant la lecture aux enfants, que ce temps ne les gêne absolument pas. Et il a son utilité à côté du passé composé, que diantre !
Merci pour votre très beau texte et je vous offre mes votes max !
J’ai comme Francine écrit moi aussi un texte sur les temps ici mais il y a quelques années. Je vais le rechercher.

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Mercure · il y a
Merci énormément pour votre commentaire, en effet j’ai voulu rester cohérent jusqu’au bout avec la « concordance » des temps. Encore merci !
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