4
min

Barnabé

Image de Cha Gilb

Cha Gilb

7 lectures

0

Ce petit crayon ou cette touche de clavier qui permet de réinventer une vie.

Vie nouvelle.

Hello. Barnabé je m’appelle.

Je me demande parfois pourquoi mes parents m’ont appelé comme ça, alors petit pour supporter les moqueries de mes camarades charmants aux prénoms si attrayants, je cherchais en moi-même une explication.

Bar-Na-Bé. Pas si compliqué.

Papa s’appelle Nathan, je l’ai toujours vu comme le créateur des éditions Nathan, parce que petit je lisais tout le temps.Papa est très ambivalent.

Il aime les calendriers qu’il dit « anatomiques », les entrecôtes, les romans de Sade, les BMW, le mille-feuilles, le PMU du coin, les frasques de Gainsboug, les camions, les loups, le paté, le spleen de Baudelaire, Michel Drucker, les charentaises, le camping, les musées, RFM...

Maman c’est Béatrice. Pragmatique, cohérente, rigoureuse, droite et organisée.

Elle aime la marque Rowenta, les sacs longchamps, la série Urgences, la mousse au chocolat, les tailleurs, les louboutin, le parfum Dior j’adore, les huitres, France culture, les expos parisiennes, Descartes, Barthes, Pétrarque, la mythologie, l’histoire, Véronique Sanson et Jacques Brel mais surtout Starmania.

Alors Nathan et Béatrice (Nabé) ok, mais pourquoi Bar?

Ils aiment boire un coup au bar, baratiner les policiers, baraguiner deux trois mots à la belle-mère, manger du bar, porter des bas-résilles (seulement Bé), ils adorent leur baraque à la Tranche, Na installe souvent des barbelés autour de la maison (quelque peu parano ce Na), il prend surtout soin de sa barbe mais n’est jamais barbare, maman barbouille plus qu’elle ne se maquille lorsqu’elle a fait la fete la veille, mais elle désoule en barbotant dans la piscine, je vous rassure elle n’est pas barge, même si elle adore barioler des colliers immondes, papa oublie souvent de barrer la porte, donc maman barre derrière lui... Je me barricadai dans une espece de divagation lexicale hors de propos.

Bref, je m’appelle Barnabé.

Et il faut l’accepter.

Barnabé petit en quelques mots: prénom dépassé, gueule actuelle.

Tout naturellement j’ai été remarqué dans la rue. Objet: une pub. Ma mère à dit non: « mon fils ne deviendra pas un objet commercial ». En 2 minutes, maman convaincue, contrat en poche. « Comment tu t’appelles mon petit? »La question la plus horrible de toute mon existence. « Barnabé » s’écrie Bé. « Aie, on fera avec ».

« On fera avec ».

C’est comme ça que ma vie démarre, celle de la star Barnabé. A 6 ans égérie d’une marque de barres chocolatées (elles étaient infectes soit dit en passant). Parfum, petit bateau, pirates, picard, ils me veulent tous.

Objet de toutes les convoitises, a 10 ans j’avais un égo surdimensionné, des suites d’hotel extravagantes, un salaire supérieur à celui de la vie de mes parents. Vie de paillettes iréelle, vie surréaliste, vie dangereuse.

Mes 15 ans fetés aux Bains Douches entre champagne et lignes de coke. Mes 16 ans, dans mon appartement seringue à la main.

L’écriture c’est maintenant mon seul exhutoire, le seul espoir. Seul moyen pour mettre des mots sur cette jeunesse dyonisiaque, orgiaque, fatale. Jeunesse dorée aux pouvoirs insoupçonnés, aux conséquences irréversibles. Enfance volée. Qui l’eut crut, je m’apelle Barnabé. Ce nom que je haissais etait devenu ma marque de fabrique, mon nom et ma belle gueule. Faux samblants, plus de Na, plus de Bé, seulement des bars, des barges et des barricades du corps et de l’esprit.

Les mots comme antidote à cette drogue dans mes veines, ce fric dans mes poches et ce champagne dans ma main. Les mots sont le seul retour au réel.

Quand même le repère le plus plausible ne vous est d’aucun secours, les mots deviennent l’ultime retour. Le temps, ce temps cyclique, ces jours, ces saisons qui nous ramènement à la raison, le temps existe, les jours passent.

J’étais hors du temps, je ne vivais que la nuit, la réalité du jour, les nausées du matin, le soleil sur mon corps amiagri et meurtri. Tout ceci était omis.

J’étais barge, j’étais navrant, j’étais bête. J’étais toute l’image du Barnabé. Il fait pitié, me donne envie de gerber.

Alors je suis devenu Charlotte. Je suis devenue romancière. Je me suis construite tel Georges Sand.

Je me suis réinventé. Ce double féminin, cette fille que je voulais avec un joli prénom sans jeu de mots possibles, la fille de Serge Gainsbourg, celui-là même qui me faisait penser à Na.

Cette petite Charlotte qui aurait une vie banale, à la campagne. Son papa serait plutôt artiste et sa maman plutôt pragmatique. Elle aurait un grand frère qui veillerait sur elle, chose dont j’ai cruellement manqué.

Alors je suis allé à la campagne et j’ai retracé tous les clichés de l’écrivain ou du philosophe vivant presque en ermite pour retrouver la puissance inspiratrice.

Nouvelle identité, nouvelles possibilités. Exorciser Barnabé, renaître en Charlotte. Son parfum, ses traits, ses goûts, ses pleurs tout m’était familier, palpable. Je me suis fondu en elle. J’ai réexisté. Pas de manque, Charlotte les comblait par sa musique, ses doutes et ses incertitudes. Je me nourrissais de ce surmoi jusqu’à me laisser dépérir physiquement, le moi, le vrai moi, le corps et les besoins de Barnabé.

Cette transcendance totale m’apportait la même exaltation que l’ecstasie. La même addiction, la même nausée, la même dépression. Je me perdais tellement en elle que mes souffrances physiques faisaient place aux siennes. Je lui inventais une nouvelle vie, plus sombre, plus cruelle, plus brutale pour combler ce besoin de drame perpétuel. L’apaisement que m’apportait mon personnage avait fait place à un besoin de la faire souffrir. Qu’elle dépérisse comme je l’avais fait. Qu’elle se perde et se manque, qu’elle crie sans se faire entendre. Les mots étaient le seul lien invisible entre mes deux entités.

Je devenais fou tout naturellement, ne sachant plus si j’étais elle ou moi, mais qui était moi? En perdition je perdais la raison. La folie devenait un doux réconfort où tout est permis. Etre fort et raisonnable c’était trop dur, devenir fou, incompris et incohérent c’est plus simple.

La vie extérieure n’était plus. Je me confondais dans l’écran de mon ordinateur. Je faisais de la vie de Charlotte un enfer, un sombre tunnel dont ni elle ni moi sortirions indemne. Je devenais parasite de ma propre vie. Et cette folie que la fiction rendait possible m’exaltait, m’excitait, tout y était jouissif. J’étais obsédé par sa souffrance, par son incapacité à vivre tout simplement.

Je me tuais à petit feu. Je suis resté des années dans ce tourbillon de morts, de folie, de deuil et de redemarrage à zéro. Mon corps était l’habitat d’une double personnalité parano et traumatisée. Amaigri, schizophrène et drogué, par la force des choses c’est Na qui m’a sauvé.

35 ans, je réécris. Je suis de nouveau Barnabé. J’aime les langoustines et autres crustacés.

Thèmes

Image de Très très courts
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,