Barbe Grise et la sirène

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J’ai 54 ans. Écrire me donne du plaisir alors j’écris. Des romans, mais aussi des histoires courtes. L’aventure, l’amour et l’humour constituent les principaux ingrédients de ma prose  [+]

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Les matelots étaient assis autour de la table avec au centre une cruche de vin entourée de quatre pots bien remplis. D’où je me tenais, je pouvais entendre leur conversation. Le plus chétif d’entre eux tenait le crachoir.

– Quarante jours que nous naviguions et les réserves de nourriture étaient épuisées. Alors la valeur de cette prise était un don du ciel. De quoi renflouer les caisses pour quelques années !

– Qu’en ont-ils fait ?

– Sous les ordres du capitaine, les hommes l’ont enfermée dans la cale. Le cadenas qui maintenait la chaîne a été verrouillé à triple tour. Le vieux Barbe Grise a eu beau maugréer qu’il fallait la relâcher, qu’une femme à bord portait malheur, surtout une telle femme, rien n’y fit. Le capitaine le menaça de le jeter à la mer s’il ne se taisait pas. Pour sa peine, il lui donna l’ordre de veiller toute la nuit sur la créature. Le trois-mâts armé de 18 canons mit le cap vers Saint-Malo, abandonnant la chasse du brick américain qu’il pistait depuis quelques semaines.

– Tu racontes n’importe quoi, petit Luc, les sirènes n’existent pas !

– Laisse-le finir !

– Au petit matin, elle avait disparu. La cale était pourtant restée inviolée, la chaîne bloquant la trappe n’avait pas bougé. Barbe Grise gisait sur le pont ivre mort. Quand le capitaine le secoua, il affirma que la créature avait traversé la coque et s’était enfuie en ricanant. Incapable de réagir, il avait pris peur et il avait bu tout le rhum.

– Le capitaine l’a cru ?

– Le capitaine connaissait l’ancêtre depuis toujours. Il l’avait accompagné dans toutes ses missions, au-delà des eaux froides. Il fut conciliant et magnanime.

– Il lui laissa la vie sauve ?

– Oui, il le jeta à la mer avec le tonneau vide.

– Il n’avait aucune chance de s’en sortir !

– Le capitaine était certain que Barbe Grise était tombé sous le charme de l’ensorceleuse et l’avait libérée, et qu’en échange, elle viendrait le sauver. Il décida de suivre à bonne distance le tonneau avec le vieux matelot.

– Elle est revenue ?

– Hélas non. Nous l’avons pisté deux jours. Puis, en comptant qu’il en fallait encore trois pour revenir au port, nous avons abandonné la chasse.

– Alors on n’a jamais revu la sirène ?

– Détrompez-vous. Un jour plus tard, une légère odeur de poisson commença à flotter sur le pont. Au début, nous avons cru à un délire de notre imagination, mais à quelques milles de Saint-Malo, la puanteur était devenue si forte qu’elle tiraillait l’estomac des matelots et de tout l’équipage. Très vite, nous avons découvert qu’elle émanait de la cale. Comme les vivres étaient à sec, personne n’y mettait plus les pieds depuis l’incident. Les effluves étaient insupportables, il fallut s’y résoudre. Après avoir déplacé quelques caisses, les officiers ont détecté que les émanations putrides s’échappaient de la plus grande de toutes, cachées au fond de la réserve.

– Et dedans, ils ont trouvé la…

– Tout juste, la sirène ! Ou plutôt ce qu’il en restait ! La moitié de sa queue avait été découpée et manifestement cuisinée ! Des arêtes bien alignées recouvraient une assiette abandonnée au pied de la découverte. Le capitaine en voyant la scène se prit la tête entre les mains. Il se rendit compte de son effroyable erreur. Barbe grise avait toujours détesté les femmes et il ne risquait pas, au contraire des autres marins, de céder aux charmes de la séductrice. Mais c’était ignorer un détail de grande importance : la gourmandise. Le vieux matelot aimait la nourriture et mangeait sans faim. Trois jours de jeûne lui avaient donné l’appétit d’un tigre affamé. Vous devinez la suite.

– Tu ne veux pas dire qu’il a…

– Tout juste ! Après avoir trucidé la belle, il a tiré d’énormes filets bien dodus, les a frits avec un reste de saindoux et les a dégustés en les accompagnant d’un bon litre de rhum ! Puis il s’est endormi sur le pont après avoir pris soin de cacher son garde-manger. Il pensait que son explication et la vieille amitié qui l’unissait au capitaine suffiraient à lui assurer la vie sauve.

– C’est horrible !

– Tu l’as dit ! Le jour qui suivit, le capitaine Surcouf affréta une nouvelle frégate et depuis, il ne cesse de sillonner les mers à la recherche de ce tonneau pour l’envoyer par le fond. Il en profite pour aborder et piller tous les navires ennemis qu’il croise sur son passage.

Ayant fini son discours, il se leva, saisit la cruche et la vida d’un trait dans sa gorge.

– Alors si vous voulez partir avec lui à la chasse aux sirènes, allez-y mais moi j’ai eu mon compte !

Et il quitta la taverne sans se retourner laissant les trois hommes sans voix.

Je ne sais pas si cette histoire était vraie, mais le lendemain, j’embarquais à bord de la Confiance avec le capitaine Surcouf. Quelques semaines plus tard, le 4 octobre 1800, nous abordions deuxbeaux navires de plus de 400 tonneaux. Vous le croirez ou non, mais ils portaient deux noms charmants qui corroborent cet étrange récit : la Charlotte et la Rebecca.

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Felix Culpa · il y a
Un très beau conte contemporain que je découvre avec plaisir ! Je vous invite à découvrir à mon tour la légende des étoiles : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-des-etoiles
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JACB · il y a
Les sirènes ont d'habitude d'autres destins... Surprenant!
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Eddy Bonin · il y a
Pauvre sirène... :-)
Si un voyage surfant au Pays Basque vous tente, prenez la vague : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/hotel-du-palais
Vous n'êtes pas à l'abri d'y croiser également, une petite sirène...bien vivante celle-ci ;-)

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Adlyne Bonhomme · il y a
Bien écrit votre récit bravo
Je vous invite ici https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Bernard Baudour · il y a
Merci pour votre commentaire. J'irai voir.
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Adlyne Bonhomme · il y a
Bonjour Bernard, une petite invitation à lire ma nouvelle en compétition, merci.
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Fred Panassac · il y a
Un humour noir horrifique et une interprétation surprenante des motivations du capitaine Surcouf. Je vais attendre un peu pour manger des filets de poisson ;-)
À la santé de Charlotte et Rebecca...!

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Bernard Baudour · il y a
Merci pour votre commentaire. Bon appétit.
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Fred Panassac · il y a
Merci Bernard, et moi aussi je m’y connais en plats originaux : surprise (et courage, lol)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-alouette-un-cheval

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Bernard Baudour · il y a
Merci. La chute, c'est qu'il a mangé la sirène et Surcouf qui a vraiment navigué sur la Charlotte et la Rebecca.
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Violaine Biaux · il y a
Ca y'est, heureusement les vaches sont proches...
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Bernard Baudour · il y a
J'avais lu 'sont propres...', j'avais du mal à vous suivre, surtout si loin dans le pré. Faut que je m'achète des lunettes. Et vous avez changé de tête... :-)
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Violaine Biaux · il y a
PS: je galère pour voter, je suis partie dans le trou du c... du Monde. J'essaie un peu tard, ça fonctionne mieux auprès des vaches, elles doivent avoir la Wifi intégrée...
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Bernard Baudour · il y a
Ah ah! Ou alors, elles ont mangé une antenne...
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Violaine Biaux · il y a
Mon Dieu quel triste sort !!! La consommation de sirène est-elle autorisée? Quelle imagination Bernard, je vous soutiens avec plaisir !
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Bernard Baudour · il y a
Merci beaucoup. Pas tous les jours facile pour une sirène, en effet.