Balles en accord majeur

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Agnès parcourt lentement la distance séparant sa caravane du chapiteau aux couleurs acidulées qui se déploie dans le champ voisin, tel un berlingot géant de fête foraine.
Début juin, l'air se charge des odeurs gourmandes des fleurs environnantes, distillant un parfum à la fois doux et entêtant. Elle pénètre dans le giron protecteur de la piste où s’entraînent les artistes circassiens, encore peu nombreux à cette heure. Tandis qu'elle rassemble ses accessoires, son esprit vagabonde très loin dans le bush aride et brûlant où s'est réfugié son ancien partenaire.Trapézistes vedettes d'un grand cirque à la renommée internationale, leurs numéros intrépides faisaient alors frissonner le public...Jusqu'à l’accident.
De sa chute vertigineuse, incomplètement amortie par le filet de protection, Agnès a conservé cette étrange démarche d'elfe, glissant à pas chassés sur les brumes d'un étang écossais.
Reconvertie en clown jongleuse, il lui a fallu se construire un nouveau personnage, aller à la rencontre d'elle-même, jouer de ses émotions, de ses forces et de sa fragilité. Elle a trouvé son équilibre en faisant siennes les paroles que lui sussurait sur les ondes le poète-chanteur « le bonheur ça n'est pas grand chose, c'est du chagrin qui se repose ».
Un léger sourire flottant sur ses lèvres, elle entreprend, avec trois balles, les exercices d'assouplissement des poignets nécessaires à la virtuosité et à l'élégance du geste. À l'introduction de la quatrième balle, des notes s'égrènent, aériennes, suivant les lancers et les courbes, dessinant musicalement l'espace. La gracile silhouette qui se devine sous le costume chatoyant accompagne souplement les rythmes qui s'accélèrent en pluie, en cascade, en torrent de notes échevelées. Les cinquième et sixième balles se joignent au ballet. Son corps résonne à l'unisson des doigts qui parcourent le clavier. Les balles légères, moirées dans le soleil filtrant, semblent devoir éclater comme des bulles de savon, avant de vibrer en arpèges, bondissant de notes en notes. Les accords se font virils, impérieux, pour finalement mourir doucement en caresse. Elle invente des arabesques, enlace la musique qui devient sa respiration, son souffle. Une balle, dans l'air, semble flotter comme un soupir sur une portée. Pianiste et jongleuse dialoguent à l'envie, balles et notes liées. En une chorégraphie étourdissante, les septième et huitième balles ont rejoint leurs semblables. Dans les derniers accords, Agnès les propulse si haut qu'elles semblent s'envoler à jamais avant de regagner, une à une, en cascade perlée, le berceau de ses mains.
D’une démarche souple et légère, le musicien s'approche avec délicatesse.
- Permettez-moi de me présenter Alain Dieze , le nouveau pianiste-compositeur de la troupe.
Un même sourire éclaire leurs regards.
Dehors, les akènes plumeux volettent légèrement, tels des flocons d'espoir, reproduisant la magie de Noël, au printemps.
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