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Alex Trepov

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Je suis né avec une balafre. Une grande marque qui me scinde le visage, comme deux hémisphères fâchés, l’un plus brun que l’autre, allez savoir pourquoi.

Ce n’est pas joli. Ce n’est pas moche non plus, disait ma mère. C’est effrayant tout au plus. Les enfants en ont peur et le disent tout haut. Parfois ils ne comprennent même pas si je suis des leurs. Les adultes préfèrent détourner le regard.
Une sale trogne, ça déboussole.

J’ai joué au rugby jusqu’à l’âge de vingt ans. J’y ai perdu trois dents et me suis cassé plusieurs fois le nez. Une façon comme une autre de dessiner une raison valable à cette face écharpée. Et puis elle l’avait bien mérité.

À chaque sortie des urgences on a eu de la peine pour moi. Jamais pour mon nez, encore moins pour mes dents. Seulement pour cette longue trace répugnante.

Je me suis toujours demandé ce que cela faisait de se trouver beau devant un miroir. Attention, pas très beau, j’ai appris à être raisonnable dès la naissance. Non, juste regardable.

Je fais partie de l’équipe des gueules en vrac. À qui l’on explique que l’apparence n’a que peu d’importance, que tout se joue à l’intérieur, que les plus grands hommes ne sont pas les plus beaux, que ma singularité transcende les critères esthétiques, que l’on se rappelle de moi, que je marque les esprits même et tout un tas de conneries dans le genre.

Sauf que ceux qui prodiguent ces sages hypocrisies ne sont jamais handicapés de la face. Alors pourquoi se sentent-ils obligés de venir m’emmerder avec leur morale ou leur philosophie de comptoir ?

Quand, à l’adolescence, ces derniers tendaient les photos de leur chanteur préféré au coiffeur du quartier, ambitionnant farouchement de s’attirer les convoitises de la gente féminine avec leur nouveau style gominé, je regardais en boucle les films de mes mentors mis en lumière : Jason, Dark Vador, Hannibal Lecter... et The Mask quand l’humeur s’y prêtait.

Pour ma part, je me coupais les cheveux au ciseau de cuisine. J’appelais ça me ratiboiser le chou. J’en avais littéralement la tête.

À l’école, on me surnommait La Tache. Il faut avouer que mes résultats n’étaient pas vraiment à la hauteur. Cependant, mon bulletin de notes n’avait pas grand-chose à voir avec l’obtention de ce titre de noblesse. Même les professeurs s’y mettaient. Quand le physique calque parfaitement à la médiocrité académique, l’évidence de la cohérence fait pousser des ailes aux plus chevronnés des instituteurs.

Ce n’est pas que je sois stupide. Du moins pas quand je ne cherche pas volontairement à l’être. Mais j’ai un léger manque de confiance en moi. Lorsque je l’avoue, certains me demandent pourquoi. Le sens de l’humour a ses raisons que la raison ignore...

À une époque j’ai essayé de faire bonne figure.
Prendre la vie du côté pile.
Et appliquer consciencieusement du fond de teint sur cette saloperie de défaut de fabrication.
Si le maquillage teinte la forme, le fond lui ne s’améliore pas. Surtout avec le temps...

Alors j’ai pété les plombs.

Je me suis insurgé.
Insurgé contre quoi ? Contre tout. Contre les injustices, contre la hiérarchie, contre les médecins, contre la mer et le cri des mouettes. Contre moi-même surtout. Fatigué de devoir supporter ce que je n’avais pas commandé.
J’ai donc décidé de régler le problème une bonne fois pour toutes.

Un matin, j’ai lu un dans le journal qu’un type avait perdu l’intégralité de son visage à cause d’une allumette et d’une bombe aérosol. C’était avant qu’ils n’imposent l’impression du pictogramme Risque d’Explosion sur les bouteilles sous pression.
Pourquoi ne fait-on pas pareil avec les humains ? Un beau tatouage au milieu du front pour dire que le craquage mental est proche ?

Faute de recouvrir une apparence normale ou d’obtenir une autre moitié de faciès décent, autant aller jusqu’au bout du processus. Ne plus ressembler à rien. Devenir un marginal parmi les marginaux. Un de ceux qui ne feront plus jamais partie de cette masse informe. Un difforme. Un vrai.

J’ai acheté plusieurs bonbonnes et un seul briquet.

Puis j’ai minutieusement calfeutré les interstices de mon appartement. Dehors il faisait beau. L’air était tiède. Et les arbres jouaient une mélodie de bruissement délicat.

Dans l’ovale d’une cuillère à soupe qui traînait sur la table de la cuisine, j’ai jeté un dernier regard à cette tronche d’un autre temps.

L’odeur des bonbonnes a explosé. Il y avait de la pêche pour les toilettes, de la citronnelle chimique contre les moustiques et de la colle en spray.

J’ai tourné d’un coup sec la mollette en fermant les yeux. Impossible de sortir la moindre flamme. J’ai réessayé à plusieurs reprises, ayant au préalable pris soin de vider totalement les aérosols, au cas où. On n’est jamais trop prudent.

Rien. Comme si ce briquet se foutait lui aussi de ma gueule...

La sonnette a retenti.

Ma nouvelle voisine se tenait sur le pas de la porte. Avec une jolie robe et un œil de verre. Du côté opposé à ma tache. Elle m’a demandé si tout allait bien. Je lui ai dit que non. Elle m’a sourit. Moi aussi.

Elle a allumé une cigarette.

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Image de Charlette
Charlette · il y a
Un très bon portrait. Très original et bien mené.
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Marine Piot · il y a
J'aime beaucoup cette fin inattendue et ce texte si bien écrit
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Jose · il y a
Double chute en accéléré !
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Antoine Finck · il y a
Boom ! Une rencontre explosive. Bien vu.
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Mimi Turquoise · il y a
Quand tu ne veux plus de la vie, la vie veut encore de toi et elle trouve toujours un moyen ou quelqu'un pour te le faire savoir... :)
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Doria Lescure · il y a
quel rythme ! un excellent récit tout en autodérision et en irrévérence, bravo !
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Fergus · il y a
Bonsoir, Alex
Superbe rédaction. Et très belle chute ! Je déclare bien volontiers ma flamme à ce TTC.

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Evaprud · il y a
Une belle claque fumeuse aux apparences - bonne chance pour votre histoire si explosive
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Jean-Claude Renault · il y a
Dommage que la fin, avec une flamme possible, soit explosive.
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Malau.j · il y a
Comme quoi les apparences ... une belle leçon d'humanité qui peut désormais affronter le miroir ! Bonne chance ;)
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