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Balade au clair de brume

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Léa Gerst

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Je sens leurs regards surpris dans mon dos. En sortant dans l'air froid, je suis le seul à prendre à gauche en direction du parc. Si j'avais pris à droite comme tous les autres, mes pas m'auraient mené vers la passerelle du cosmos qui donne sur l'île Notre-Dame. Mais si j'ai pris le métro jusqu'à Jean Drapeau, c'est pour fuir la chaleur et la lumière vive de mon appartement. Faire le choix de la solitude. Ne plus la subir. Au moins pour un temps.

Ici, la nuit tombe dès dix-huit heures et la ville entière s'allume pour briller de mille feux artificiels jusqu'au lever du soleil. Mais là, sur l'île Sainte-Hélène, serrée entre les bras du Saint-Laurent, l'obscurité est reine. Elle s'étend sur les chemins en béton et les routes d'asphalte qui traversent le parc, mange les arbres jusqu'à la cime, englobe la vieille tour qui surplombe l'île et que je vois d'ordinaire depuis chez moi.

Je marche tranquillement mais avec détermination, les sens aux aguets. C'est la première fois que je m’aventure par ici. Seules les lumières du pont Jacques-Cartier, tout proche, teintent le ciel d'orage d'un rouge lie-de-vin, et ses rumeurs automobiles se jettent à mes oreilles pour me rappeler que je ne suis jamais que passé sur la rive opposée du fleuve noir.
Mais il est si facile de l'oublier lorsque le tapis de feuilles d'automne, humide de brume, vient étouffer tous les sons. Et même lorsque je m'élance vers le sommet de l'île et que ces feuilles craquent de plus en plus sous mes pas, épargnées des chapes blanches qui s'enroulent en contrebas, je n'entends rien d’autre que cela. Plus une trace de la cacophonie urbaine.

Le vent se lève alors, et je frissonne. Il caresse ma peau de sa main froide, puis dans un bref accès de colère, me frappe. Je relève ma capuche sur ma tête, me cache derrière mon écharpe, continue de monter. Mes yeux s'écarquillent pour essayer de deviner le relief du paysage, mes oreilles se tendent vers le silence. C'est tout juste si je distingue le chemin du décor sylvestre. Je crois percevoir des bruits parasites, des mouvements imaginaires, tout autour de moi. Sans doute un écureuil. Je frissonne derechef.

L'atmosphère humide de la forêt m'avait manqué. Toujours riches et primaires, les arômes qui émanent de l'humus et de tout ce qui en naît me rappellent les temps anciens, de ma propre vie ou de celles qui lui ont précédé. Je suis tout petit, humble et nu face aux souvenirs qu'ils éveillent en moi. Cette nuit, dans ce bois du bord de ville que je ne connais pas, il y a cette étonnante et familière odeur de citrouille qui plane dans l'air...

Je m'enfonce dans les sous-bois, gravis les sentiers sans savoir où je vais. Toujours plus haut, toujours plus noir. Juste moi, seul, couvé par ce ciel épais et vaguement sanglant, senteur Samain.

Je me sens vivant dans ce froid humide.

Et puis elle apparaît, au détour d'un chemin. Une lumière tremblante, d'un jaune dense, presqu'orange. D'elle ne se dégage aucune chaleur et, pourtant, les arbres tout autour s'embrasent. Ils sont là, noirs et noueux, tressaillant sous le vent giflant, silhouettes angoissantes au halo impromptu. Je m’en approche, incertain de ce que je vais trouver mais néanmoins confiant. Encore quelques pas, un instant de trot pour me réchauffer, et la voilà devant moi, tout à fait nue.
Elle émane de partout, au-dessus de moi. Je pourrais la frôler du bout des doigts, électrique, la toucher, douce et chaude, si je tendais le bras vers elle. Mais elle est si fragile, et déjà ballotée en tous sens par le vent. Je garde mes mains dans mes poches et me contente de la dévorer des yeux, émerveillé. Autour de nous, les arbres et leurs doubles ténébreux se penchent pour l’honorer et s’agitent pour la célébrer.

Je marche sous cette nue d’étoiles jaunes qui illuminent mon chemin, reliées les unes aux autres par un fil noir et mat qui les empêche de filer. Elle m’accompagne gentiment, tremblante mais sereine.

Bientôt, nous ne sommes plus seuls. Elle, guirlande d’ampoules aux filaments incandescents qui s’enroule autour du rien, a donné présence.

Par esprit de contraste, les nouvelles venues se sont détachées du décor. Nées de feuilles d’automne planant par brassées et entourées des noirceurs de la nuit, elles ont inexplicablement forme humaine. Je n’en distingue rien de plus. Et pourtant elles sont là, silhouettes fantomatiques à l’épreuve des lumignons qui dansent au rythme de mes pas, au son de l’air sifflant autour de leurs pères d’écorce et de branches, sur le chemin illuminé de la lumière chaleureuse. Joueuses, elles m’invitent à les rejoindre. La tranquille guirlande éclaire toujours ce qui devient piste de danse et nous nous prenons la main dans une ronde effrénée, remontons le ruban gris qui nous mène vers la vieille tour.

Ces créatures fantastiques aux nuances automnales m’accordent chacune un peu de leur temps pour valser avec moi, leurs membres bruissant et craquant doucement sous mes doigts. Je ressens une curieuse satisfaction à me laisser porter de bras en bras, attrapant ici une paume feuille d’érable, là une épaule feuille de chêne, admirant encore leurs chevelures rousses et leurs regards obscurs insondables. Leur odeur des bois m’enivre, leur rire incertain m’enjôle. Je suis hors du temps.

Le ciel gris noir rougeoyant nous protège tout du long que dure nos réjouissances au pied de l’ancienne tour de pierre beige. Je ne sens plus mes mains, je souris jusqu’à mes oreilles glacées, oublie mes orteils gelés. Et je tourne, virevolte, ris aux éclats.

Soudain, tout s’arrête.

Les douces ampoules jaunes nous trahissent. La fête est finie.
Le vent tombe et avec lui mes partenaires d’une nuit se retrouvent à terre. Amas informes de feuilles mortes. Je les regarde, attristé. Impuissant. Elles semblent fermer les yeux sur un dernier sourire.
Les premières lueurs du jour les achèvent. La brume s’élève, pudique linceul. Je n’ai pas vu la nuit passer. Les ténèbres qui leur donnaient corps n’ont plus loisir de se cacher entre les nervures végétales de leur peau. Elles fuient. À jamais.

Et je me retrouve de nouveau seul.

PRIX

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Artvic · il y a
Un très beau texte lea! bravo ! Je vote.
Je vous invite à lire et peut-être soutenir mon poème https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lempreinte-des-souvenirs
Merci à vous

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Morgazie · il y a
Magique ! Je me suis laissé emporter par cette danse si douce et joyeuse, pourtant également nostalgique. Bravo et merci ! <3
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Zouzou · il y a
Ce seraient les Laurentides , que je ne serais pas étonnée, mes voix
Je concours avec ' Lumière dans le soir ' si vous aimez

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Patrick Peronne · il y a
J'ignore s'il fallait que le mot ombre figure dans le texte. Quoi qu'il en soit, votre TTC est empli de poésie et d'enchantement. Une question m'est revenue en vous lisant : pourquoi les personnages principaux sont chez les auteures des hommes et pourquoi ce je narrateur est rarement une femme ?
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Chantal Noel · il y a
Très joli même si je n'ai pas vu d'ombre mais une ambiance d'automne sous la brume. (Attention une petite coquille : "un instant de trot ", de trop, je pense.
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Léa Gerst · il y a
Merci Chantal. J'ai cherché à suggérer l'ombre sans la mentionner, je comprends que ça ne peut pas fonctionner chez tous les lecteurs :-)
Cependant pas de coquille, je souhaitais effectivement me servir de cette expression toute faite, en jouer, mais mon but était de signaler que mon narrateur trottinait pour se réchauffer. Dans cette phrase, "un instant de trop" n'aurait pas eu de sens :-)
Merci d'être passée lire !

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Chantal Noel · il y a
Avec plaisir. C'est bien de partager et expliquer ce qui peut ne pas être évident. Merci de l'avoir fait.
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Léa Gerst · il y a
ça me fait plaisir également !
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Jusyfa · il y a
Un texte de grande qualité tout comme votre plume, Bravo, +5*****
Si votre temps vous le permet :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-nuit-des-ombres

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Léa Gerst · il y a
Bonjour Jusyfa, merci pour les compliments ! Je tenterai de passer vous lire dès que possible.
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JiJinou · il y a
Agréable déambulation automnale tous nos sens en éveil. Mes voix.
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Léa Gerst · il y a
Merci !
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Espace Laurence · il y a
merci pour cette promenade poétique!
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Léa Gerst · il y a
Merci Laurence ! :D
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Lola56 · il y a
Belle balade intérieure merci!
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Léa Gerst · il y a
Merci beaucoup !
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Maud · il y a
Jolie balade dans la forêt magique :-)
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Léa Gerst · il y a
Merci Maud :-)
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