Balade à l'ouest

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Par-dessus l'épaule j'ai jeté le casque, le mec, la maison, la famille.
Petite brise, grand soleil, je roule vers le sud, par les petites routes. C'est vallonné, merci le moteur. Les jeunes feuilles de mai commencent à s'épaissir. Je me sens les épaules plus légères, les ailes de la liberté ?
Un tout petit sac à dos.
Entre Loperhet et Daoulas la mer est haute, je vais nager dans la baie de Lanveur. Parfait pour aujourd'hui, je n'aurai pas à marcher.
Hmmm, c'est la seule chose qui puisse me calmer quand je m'arrête, la mer qui monte tout doucement autour de moi quand j'avance, le frou-frou de tissu froissé des ondulations de l'eau sur la grève.
Mon rêve m'attend. Je ne le connais pas encore.
Enfant j'ai souvent rêvé d'un livre merveilleux que j'allais lire. Déception au réveil, je n'en avais pas eu le temps.
Aujourd'hui est le jour du rêve.
Aujourd'hui est le jour du livre ouvert.
Dix heures. Pourquoi me presser alors que je n'attends rien ? Je somnole. Des chevaux qui s'engagent le long de la grève. Ça discute, ils sont quatre. Ils ont attaché les bêtes et s'installent à la table de pique-nique. J'ouvre un œil.
— Vous voulez un café ?
— Sympa les gars, volontiers.
Je remets ma chemise, on peut être en cavale et rester convenable ! Ils sont plutôt bien mis les gars. Style Barbour et Vieille France.
— On a vu votre monture au bord du chemin. Vous préférez le cheval de feu ?
(En breton c'est le nom de la moto).
— Tout au plus un poney. Je ne suis pas fan, mais c'est ce que j'avais à ma portée pour filer.
(Inutile de raconter que je l'ai piquée au voisin).
J'attends la question.
— Et vous allez loin ?
— Aucune idée, j'attends une proposition. Après le café, je voudrais un conseil.
Un grand brun, cheveux très courts sourit.
— Pour moi ce serait Landévennec. L'abbaye. Il y a Gilles Baudry, auteur de poésie : « Notre bonheur est d'un si grand format / Que le jour tient toute la page. »
La page ? Moi qui cherche un livre, je crois que je vais écouter ce messager. Je pensais aller vers le sud mais un crochet à l'ouest me plaît.
J'ai passé le pont de Térénez à midi, suis entrée dans un autre monde.
« Ô temps sans temps entre deux rives suspendu. »
Landévennec, café-crêperie, vue sur la mer. C'est bondé. Ça sent bon.
— Vous êtes seule ? Accepteriez-vous de vous mettre à la table de ces personnes ?
Je me cale sur la banquette. Mes voisins me proposent de partager leur cidre pendant qu'on prépare ma crêpe de blé noir. Merci. C'est gentil.
Ils ont vu mon sac à dos.
— Vous allez loin ?
— Je ne sais pas, qu'en pensez-vous ?
Ils éclatent de rire.
— Notre amie est voyante, elle pourra vous le dire.
La voyante a des yeux clairs et bienveillants. Elle rit aussi.
— J'aime chercher des réponses à mes questions dans le Yi-King. Je peux sortir les baguettes et donner un hexagramme. À vous de l'interpréter.
Bingo ! J'allais chez les moines et me voilà en Chine.
— Tsouei. Le regroupement. Et faire face à l'inattendu.
Pour le coup l'inattendu serait de me regrouper, pas de doute là-dessus. En ce moment je n'ai pas l'instinct grégaire.
Je mange ma crêpe en regardant la mer, l'autre rive, le ciel. Je traîne mais il faut partir, on range les tables.
Ça tape, il est quinze heures, je chevauche vers l'ombre des bois du Loch. Une petite sieste à l'ombre ne peut pas me faire de mal. Je connais un coin tranquille.
Ce coin était tranquille, en ce moment une horde de motards est vautrée sur les aiguilles de pin de ma clairière. Mon arrivée pétaradante déclenche une avalanche de rires.
— Ohé, la mobylette, viens t'asseoir avec nous !
— Salut à tous, je venais faire une pause. Je ne voudrais pas vous déranger.
— Tu as ta place ici. Installe-toi. On t'apporte une bière.
Ils sont une vingtaine de quinquagénaires, les nanas plus jeunes. Je n'ai pas envie de parler. Je m'allonge et je regarde le ciel à travers les pins.
Mes compagnons discutent beaucoup, ils viennent découvrir la Bretagne et ce matin la presqu’île de Crozon. Ils reviennent de leur périple. Ils ont vu les eaux émeraude et bleu marine au pied des hautes roches. Ils ont vu la maison de Saint Pol-Roux à Camaret, la baie de Douarnenez d'où resurgira la ville d'Is. Ils partent vers les monts d'Arrée où les attendent les marais du Yeun Elez, portes de l'enfer froid et les légendes de l'Ankou, ils plaisantent sur le fait que la mort soit un homme en Bretagne. L'un d'eux, plus jeune que les autres, tout en noir se tient à l'écart. Il est tranquille dans un coin et personne ne lui parle.
Ils partent et quand le boucan s'est éloigné, je plonge dans un sommeil profond, la forêt me fait cadeau du rêve du livre. Cette fois je peux l'ouvrir et je suis sur le point de découvrir le début de l'histoire.
Lorsque j'émerge le soleil a bien baissé. Je n'en reviens pas, il est vingt heures. En m'étirant je vois le beau ténébreux toujours aussi silencieux.
Je remonte en selle et passe devant lui.
— Ça n'a pas le prestige d'une Harley, mais si tu veux je te dépose à Crozon. Tu as l'air d'être resté en rade.
Il sourit et monte derrière moi.
Nous traversons la campagne où les chants d'oiseaux sont plus rares.
Les couleurs de l'eau évoquées par les motards me donnent une idée, je vais aller à Saint Hernot et descendre passer la nuit à l'île Vierge.
A Crozon je m'adresse au passager arrière
— Je te dépose ici ou tu vas plus loin avec moi ?
Pas un mot, mais sa main pointe en avant.
Bon, il veut bivouaquer avec moi. Pas de problème.
À Saint Hernot il m'aide à ranger la bécane. Nous descendons le sentier vers l'île Vierge et ses eaux outremer. Nous franchissons la langue rocheuse qui sert de pont et je descends par les rochers jusqu'à la grève minuscule.
Bonheur, je nage dans l'eau qui éclabousse des lumières. Un jour quand je serai trop fatiguée je nagerai si longtemps que la mer m'endormira dans ses bras frais.
Ma béatitude s’accroît à l'arrivée du bel inconnu, il flotte près de moi dans l'eau, toujours en noir. Bizarre ! Il me sourit :
— Bonjour, je m'appelle Ankou*.

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*Ankou : personnification de la mort en Basse-Bretagne

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