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Bâillement

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Michele Solle

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Il me regarde, je le sais . Regarde-moi, Édouard! Je ne le connais pas, mais je trouve qu’Édouard lui va bien . Il me regarde comme au premier jour, devant sa fenêtre, habillé pour le bureau, il fume, il ne lui manque que d’enfiler sa veste et de courir pour attraper le bus. Il est très calme, il me regarde calmement, aucun geste si ce n’est sa main qui porte la cigarette à la bouche et l’en éloigne. Neuf heures du mat’, ciel bleu, pas de vent. Une journée à son début. Je sais que derrière lui se tient sa femme, enfin, une femme, celle qui passe parfois devant la fenêtre, en déshabillé, une femme d’intérieur. Une femme calme,. Même avec les fenêtres ouvertes, je n’entends aucun bruit de ce côté là.
Comment j’ai commencé? Le jour où Jane a claqué la porte en criant, «ton cul je l’ai assez vu»? «Qu’est-ce-qu’il a mon cul?» je lui demande, mais déjà ses talons claquent dans l’escalier. Je me suis placée devant le miroir, j’avais beau me contorsionner, il ne me renvoyait qu’une fesse à la fois, je n’avais pas de vision d’ensemble.
Jusqu’ici, je n’ai eu qu’à me louer de ma chute de reins. Les hommes de ma vie m’accordent souvent une petite tape gentille sur les fesses en guise d’élan. Rien à redire, j’ai un bon rapport avec mon corps. Mais la remarque de Jane m’intriguait. J’ai ouvert la fenêtre, orienté le grand miroir pour que le reflet y soit entier, me suis plantée devant. C’est alors qu’en tournant ma tête pour vérifier, j’ai vu Édouard , il me matait tranquillement, comme au musée. J’ai aimé ça, je savais qu’il n’était pas seul, j’ai promené mon cul devant ma fenêtre, en me fredonnant «je promène mon cul devant la fenêtre». Je ne sais pourquoi, je pensais à Arletty, son accent, ses réparties, «Atmosphère»etc...Et depuis je recommence, tous les jours de la semaine. Mais pas le dimanche.
Je me pavane, et si les rayons du soleil arrivaient juste dans la raie de mes fesses, sentirais-je leur chaleur? L’’homme est toujours là, immobile, il ne fume plus, d’habitude c’est le moment où il s’en va. Dans son regard, une fixité. Il paraît absent. J’en profite pour me tourner, montrer mon côté face, mes seins qui se durcissent, je plante mon regard dans ses lunettes. Toujours rien. J’esquisse un sourire, j’en rajoute, relève les lèvres façon Hollywood. Droit devant, une statue de sel. Ma pauvre fille, te fatigue pas, cette exhibition frôle le ridicule. Tu te livres à tous les yeux de l’immeuble d’en face, nue en plan panoramique mais c’est jeudi, il n’y a personne. Voilà que même Édouard a disparu, face sa fenêtre béante ma nudité orpheline. Fin de partie, game over, je me réprimande «va falloir trouver autre chose Denise»
Grand blanc, suivi d’un bruit de pas dans l’escalier,. La porte s’ouvre dans un bâillement...
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Image de Miraje
Miraje · il y a
Une porte ouverte sur toutes les possibilités ...
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Image de Michele Solle
Michele Solle · il y a
c'est vraiment aimable à vous, j'avais l'impression d'être noyée dans un océan inconnu
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Thomas d'Arcadie · il y a
Waouh ! J'adore. La fin est super. Belle plume
Mes voix.

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Michele Solle · il y a
merci José
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Lyne Fontana · il y a
De l'humour et de la dérision. Comme l'extension d'une de ces cartes postales coquines du début du 20e siècle.
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