Badin l’aveugle, Clara la voyante et Cuistre Faraud (Conte qui n’a de sens symbolique qu’à celui qui en inventera de toutes pièces)

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Littérature du n'importe quoi et du tout en même temps  [+]

Badin était aveugle. De sa vie, jamais il ne vit chose plus claire que l’obscurité qui se plaçait entre lui et le monde des choses environnantes. Badin était aveugle ; c’est-à-dire que ses yeux étaient privés de vue. Il va sans dire que Badin ne se sentait pas aveugle, car seul celui qui voit qu’il ne voit pas, peut dire d’une voix inquiète : « Je suis aveugle ! ». Or, Badin n’avait jamais vu qu’il ne voyait pas, puisque jamais il ne vit chose plus claire que l’obscurité qui se plaçait entre lui et le monde des choses que les voyants voient. D’ailleurs, Badin se méfiait de ce monde-là, qui lui était tout naturellement étranger. Il doutait de son existence, au point où il n’acceptait que ce qu’il voyait ; c’est-à-dire, rien. Il se méfiait particulièrement des dires de son amie qui se prétendait voyante — sans que Badin puisse en être assuré —, Clara. Celle-ci déplorait souvent le brouillard de son ami. Elle lui disait tantôt le monde coloré auquel il manquait et lui décrivait ainsi la mer bleue ou l’orage de la manière la plus fidèle qui lui était possible (toujours en vain, car ses tableaux étaient ceux d’une voyante et quand on a vu une fois, on ne peut plus retourner à l’aveuglément et peindre l’azur avec du noir), tantôt qu’il ne devait pas s’en attrister, car « toutes les choses se voient avec tous les sens ! » lui disait-elle.
Aussi, ils passaient de longs après-midis ensemble, à étudier toutes les choses qui les entouraient. Clara, malgré son incapacité à ne pas voir, se prêtait au jeu avec son ami, un foulard lui bandant les yeux. Badin apprenait à reconnaître chaque chose par son odeur pour les choses odorantes ; par le toucher pour les choses douces ou rugueuses, plates ou concaves, rigides, molles ou liquides ; par le goût, pour les choses qui se donnaient à être dégustées ; par le bruit pour les choses dont la musique était atypique... si bien que Badin était capable de reconnaître l’escargot par sa coquille mathématiquement prodigieuse, et même de différencier sa bave de la vase d’un étang par le simple bruit de clapotis (plus grave et huileux pour la bave d’escargot). Il pouvait différencier un lac paisible, d’une mère nordique par les simples embruns portés par le vent. Le vent lui suffisait d’ailleurs pour se repérer en altitude, ou pour trouver le nord (la force ou la température de celui-ci altérait sa caresse et déclarait sa destination, et ainsi, son origine). Tout cela plaisait à Badin. Néanmoins, il demeurait profondément triste, car il connaissait tout de la mer, sauf son bleu, son vert et son entre-les-deux.

Cette injustice profondément tragique rendait Badin aigri, voir lui-même injuste, tant qu’il imputait parfois son amie de ne pas assez bien lui décrire le bleu, le vert et l’entre-les-deux. Bien évidemment, elle n’y pouvait rien ; elle était voyante, elle. De nature clémente, elle lui pardonnait sa cruauté, car elle le prenait en pitié en essayant d’imaginer sa vie sans bleu, sans vert ni sans entre-les-deux.
Un jour cependant, où Badin dépassa largement la simple partialité, Clara ne supporta pas l’outrage qui lui était fait. Elle arracha son foulard et le jeta au visage de Badin. Inutile de dire qu’il ne l’avait pas vu arriver. Un foulard ni bleu, ni vert, mais entre les deux. Badin ne vit pas Clara s’en aller, mais il savait qu’elle avait disparu.

Badin était désemparé. Il errait dans la ville en se cognant à tous les murs, car depuis que Clara l’avait abandonné, il ne reconnaissait plus les choses autour de lui par leur bruit, leur odeur ou leur contact. Il se cognait souvent aux autres passants, qui l’injuriait d’« ivrogne ! », d’« idiot ! », voir même d’« aveugle ! ». Un jour, il percuta, un homme qui lui parla avec une douceur qui surpris Badin, habitué à être houspillé. Cet homme disait s’appeler Cuistre Faraud. Il reconnut aussitôt l’aveuglement de Badin et lui annonça qu’il pouvait aisément donner la vue à ses yeux. Badin n’en crût pas ses oreilles, puis aussitôt, il retourna à sa méfiance habituelle. « Ce gaillard se paye ma tête », se disait-il. Cependant, il accepta de le suivre et de l’écouter, car il appréciait sa voix mielleuse, qui lui rappelait vaguement celle de Clara, bien que son amie savait être sèche quand il le fallait.
Il n’écoutait son “faiseur de vue” que d’une oreille et il employait son attention à penser à Clara. Elle lui manquait terriblement.
Des jours passèrent ainsi, l’un dissertant sur le mécanisme de la rétine et sur rétraction de la pupille, l’autre rêvant, se remémorant chaque description de son amie. Il prenait conscience de l’attitude désobligeante qu’il lui avait montrée. Et il s’en voulait un peu plus, au fur et à mesure qu’il revivait leurs après-midis. D’ailleurs, ce fut un après-midi, où le drôle de théoricien répétait à son patient rêveur un texte portant sur la sclérotique, qu’une tâche se présenta à Badin. À moitié endormi, il n’y fit d’abord pas attention, puis tressaillit. Il voyait la tâche. Il voyait ! La tâche aveuglait (un aveuglement de voyant cette fois) un œil qui n’avait jamais vu plus clair que l’obscurité qui se plaçait entre lui et le monde des rayons de soleil. Bien évidemment, Badin ne sut décrire cette tâche. Toutefois, il comprit ce qu’étaient les couleurs grâce au contraste avec la seule couleur qu’il connaissait, sans connaître (qui était le noir, mais ça non plus, Badin n’en savait rien).
La tâche se dissipa aussi vite qu’elle était apparue. Badin était tout de même réjouis comme il ne l’avait jamais été. Il remercia Cuistre Faraud durant tout le reste de la journée et le paya le double de ce qu’il demandait d’habitude — car comme tout bon médecin, celui-ci réclamait ses honoraires — et dès ce jour, il suivit ses leçons avec grande attention, étudiant sans relâche les propos de son “faiseur de miracles”. Pourtant, il ne revit jamais la tâche qu’il avait vue cette après-midi-là. Badin ne le savait bien entendu pas, mais cette tâche était bleue, verte et entre-les-deux.
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