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Babelio- Février 2016 - La Ligne

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Caroline-H

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Les hautes herbes lui démangent ses jambes nues. Pourtant, elle poursuit son chemin le long de cette ligne verte. Thalie s'aventure dans le long couloir végétal où des silhouettes furtives rôdent autour d'elle. Ils y en a de différents genres.

D'abord, il y a les silhouettes blanches. Peu importe leur espèce, qu'elles portent une fourrure, des écailles ou encore des plumes, elles sont toutes blanches. Certaines sont grandes et d'autres petites. Certaines sont menaçants alors que d'autres semblent paniquées et ainsi provoquer l'agitation de ses semblables. Certaines de ces bêtes poussent des cris alarmant quand d'autres susurrent comme le serpent, ne laissant rien transparaître de ce qu'il prévoit de faire. Toutes sont très puissantes, car elles peuvent aller et venir sans être affectés par l'épidémie.
Celles-là l'effraient un peu. Mais elle est courageuse et se faufile entre leurs corps, malgré la rapidité de leurs mouvements. Une petite meute de ces animaux sauvages s'est éloignée de leur camp pour s'installer dans la cabane où son grand-père se logeait. C'était donc la mission qu'elle s'était fixé; s'aventurer dans cette jungle afin de libérer son grand-père adoré.

Ensuite, il y a les autres. Ceux dont le pelage est sombre. Ils ne vivent pas ici et comme elle, ils ne viennent que certains jours. Eux aussi s'aventurent dans la verdure inconnue afin d'y trouver quelque chose, quelqu'un. Ceux là ne sont pas menaçant de la même façon. Ils bougent très lentement; il ne s'agit pas uniquement de leur démarche, mais de tout le reste aussi. Chacun de leur mouvement est laborieux et traînant. Leurs paupières se rabattent comme au ralenti lorsqu'ils clignent des yeux, leurs membres semblent s'alourdir un peu plus à chaque nouveau geste qu'ils entreprennent. Les cris qu'ils poussent sont d'avantage des lamentations, des gémissements.
Ceux-là la terrifient. Cette souffrance qui semble émerger de leur être, comme une aura autour d'eux, c'est ce qui lui fait le plus peur. Ce qui l'empêche de s'approcher de la cabane, qu'elle peut voir au fond de la frondaison. Elle sait que ce supplice est contagieux. Cette douleur se propage à une vitesse dévastatrice. Elle le sait car ses propres parents ont été infectés. Dès qu'ils ont embrassé Papy, ils sont devenus apathiques et amorphes, tandis que leurs yeux sont devenus rouges, injectés de sang. C'est pour ça qu'elle s'est échappée de la cabane.

Thalie sait qu'elle doit traverser cet endroit malsain. Heureusement, elle remarque une ligne épaisse et sombre au loin. Il s'agit d'un long tronc d'arbre renversé. La mousse a envahi l'écorce et a rendu le tronc verdâtre. Elle grimpe méticuleusement dessus, et commence à avancer. Elle met un pied devant l'autre, attentive à chaque changement de matière, de relief, prenant en compte chaque obstacle. Elle fait bien attention de ne pas tomber. Si même un seul pied dérape, elle tombera dans les sables mouvant de l'angoisse. Elle ne pourra plus jamais s'en défaire pour aller sauver sa famille. Elle sera l'un d'eux. L'un des pelages sombres...

*

René respire difficilement. Ce soir, il le sait, il va quitter ce monde. Sa fille est assise sur le fauteuil près de son lit, les yeux rougis par le chagrin. Pour son ultime visite, elle essaie de garder le sourire. Elle lui parle de jolies choses, de la vie, du soleil, du petit chiot surprise qu'elle et son mari se sont enfin décidé d'adopter pour Thalie. Sa voix est étranglée, et ses lèvres ne cessent de trembler. Alors il décide d'abréger ses souffrances. Il lui dit qu'il est temps qu'elle rentre chez elle, qu'il l'aime et qu'il est fier d'elle. Il lui dit qu'il est épuisé, qu'il voudrait se reposer seul, mais qu'elle n'a pas besoin de s'inquiéter d'être présente jusqu'à la fin: il part en paix.

Cependant, si ça ne les dérange pas, il aimerait embrasser Thalie une dernière fois. Alors que son gendre se lève pour aller cherche la petite fille, René observe celle-ci dans l'embrasure de la porte de sa chambre d'hôpital. Elle est semble si insouciante, en train de jouer au funambule sur la ligne peinte sur le sol du couloir d’hôpital. Sa petite fille chérie porte une robe flamboyante de couleur rose (quel délice pour les yeux, dans cette aile pour personne en fin de vie, où tous les visiteurs portent déjà leurs sombres habits de deuil) qui contraste avec les Stickers en forme de plantes vertes collés aux murs dans l'intention de donner un peu de vie à ce triste endroit. Mais les cheveux de Thalie lui tombent devant les yeux et elle perd l'équilibre. Elle oscille sur une jambe pendant quelques secondes, semblant bien déterminée à ne pas dépasser ces quelques centimètres de couleur. Il sourit devant sa ténacité. Soudain, son genre interpelle la petite fille pour lui annoncer qu'il est temps de dire au-revoir. Cette fois, Thalie bascule en avant et son pied tombe lourdement en dehors de la ligne. Le regard de la petite fille se fixe sur ce traître de pied. René ricane faiblement devant l'image de sa petite fille si déterminée, et pourtant si mauvaise joueuse.

C'est cette image d'innocence et de jeux enfantins qu'il emportera avec lui jusqu'au ciel...

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Utilisateur désactivé · il y a
Merci pour ce beau partage de lecture, la maladie et la vieillesse est un terme qu'on n'aborde pas assez souvent.
Ceux qui restent avec leur douleur n'ose pas trop en parler à quiconque, et le drame de la douleur enserre les survivants (si, on peut le dire ainsi).

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Keith Simmonds · il y a
Beau récit bien écrit! Vous avez lu, apprécié et soutenu mes œuvres, dont EUREKA, une première fois et je vous invite maintenant à venir gouter à mon LINCEUL BLANCHI qui est en finale avec deux autres œuvres pour le Prix Haïkus d’Hiver édition 2016. La plupart de mes lecteurs ont une préférence pour LINCEUL BLANCHI, et moi aussi! Merci d’avance!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/linceul-1

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Grenelle · il y a
Il y a beaucoup de textes sur la maladie, l'hôpital sur le site. Bien sûr c'est notre quotidien. Mais je le regrette un peu. J'aime sortir un peu du quotidien. Tentative réussie de décrire le quotidien de façon pas trop quotidienne.
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Caroline-H · il y a
Hum... Merci? ; )
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