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Babelio - Décembre 2014 - Noël en Noir

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Caroline-H

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UN NOËL EN FAMILLE

Comme toujours, elle s’était surpassée pour faire la décoration de Noël. Pourtant, après le décès de son mari plus tôt dans l'année, elle s’était promis de laisser tomber la tradition et d’abandonner définitivement toute festivité. Bien qu’elle ne s’entendait plus avec son défunt mari, leurs disputes quotidiennes la faisaient se sentir un tant soit peu vivante. Elle s’était consacrée à ses enfants toute sa vie, et se retrouvait maintenant seule face à la solitude et à la fatigue. Mais elle essayait de supporter la lenteur du temps qui s’écoule tant bien que mal, et avait finalement céder devant l’insistance de ses enfants et petits-enfants, et avait décoré sa grande maison une nouvelle fois.

Elle avait placé le grand sapin dans un coin stratégique du salon. Il était garni de toutes sortes de boules, guirlandes et autres décorations aux couleurs rouges et dorées, et à l’effigie des personnages de Noël. Elle avait choisi depuis des années de le placer de manière à ce qu'il faille se retourner pour se rendre compte qu’il était enfin mis en place. C’est cet effet de surprise qu’elle avait aimé créer autrefois, quand ses enfants rentraient de l’école et que leurs yeux s’agrandissaient de bonheur. Ils se mettaient alors à chanter, lancer des cris de joie et s’agiter dans tous les sens en réalisant que Noël était bientôt là. Le matin du 25 décembre était toujours le meilleur moment pour les enfants. Tous les cadeaux étaient regroupés au pied du sapin, de part et d’autres des rails sur lesquels un petit train passait régulièrement en sifflant.

Au petit matin, avec les volets fermés, il faisant encore sombre dans la maison et le faible éclairage provenait des seules guirlandes lumineuses pendues aux branches du sapin. Dans le reste du salon, elle avait mis en place un véritable décor, avec des flocons de neiges en coton suspendues au plafond, ainsi que de fausses coulées de neiges au bord des meubles. L’ambiance était magique.

Sauf qu’elle en avait assez. Recréer sans cesse le même genre de décor, acheter sans cesse des cadeaux à des petits enfants qu’elle ne voyait presque plus, dépenser tellement pour une fête commerciale alors qu’elle parvenait à peine à joindre les deux bouts à la fin du mois. Elle se sentait seule, vieille et abandonnée et elle détestait Noël. Elle haïssait ses enfants qui étaient autrefois sa raison de vivre, et qui maintenant ne semblaient se rappeler de son existence que lors des fêtes d’anniversaires et de fins d’années. Elle avait décidait que ce serait la dernière année qu’elle ferait quoique ce soit dans sa vie, et leur en avait d’ailleurs parlé. Mais ses enfants ne s’inquiétaient pas de ces « petits coups de blues » de plus en plus fréquents.

Alors aujourd’hui, alors qu’elle avait reçu tout ce petit monde, elle avait donc fait semblant. Sourire aux enfants. Servir le café. Terminer son assiette. Embrasser les petits enfants. Mais à l’intérieur, la rage la consumait. Non seulement elle ne voyait aucun de ses hôtes à d’autres moments de l’année, mais en plus, eux-mêmes ne prenaient pas la peine de se recevoir les uns chez les autres. Une famille disloquée : voilà ce qu’ils étaient. De simples individus liés uniquement par le sang. Et pris au piège dans les conventions sociales et les traditions familiales. Et cela la survoltait.

Alors que le soir venait, elle décida qu’il était temps que toute cette hypocrisie cesse. Elle servit à tous ses invités leur traditionnel mélange chocolat chaud et marshmallow. Cependant, cette année elle avait ajouté son ingrédient spécial, inodore, incolore. A faible dose, c’était uniquement de la poussière d’étoile telle que le marchand de sable aurait pu l’utiliser. Ainsi, au bout de quelques heures, elle se trouva seule face à une scène improbable : les petits s’étaient endormis partout, sur le tapis, les fauteuils, les chaises et les genoux de leurs parents. Quant aux grands, ils s’étaient tous assoupis sur la table, la tête entre les bras. Pour l’instant, rien n’était joué. Elle porta ses petits-enfants un à un, qu’elle déposa dans les lits des chambres d’amis. Elle s’installa dans un fauteuil à bascule, et regarda leurs petits corps se soulevaient aux rythmes réguliers de leurs respirations. Puis elle sorti un oreiller, et s’approcha doucement, les mains tremblantes...
...

Quand les petits eurent laissé échapper leur dernier souffle, elle retourna dans le salon, et versa quelques larmes lorsqu’elle aperçut ses enfants. Ces êtres qui étaient autrefois si petit qu’elles en tenaient plusieurs dans ses bras lorsqu’elles les mettaient au lit. C’était le seul geste de tendresse qu’elle se permettait ; qu’elle leur accordait. Alors, comme elle le faisait à l’époque où tout allait bien, elle alla les embrasser sur le front, les uns après les autres. Et après chaque baiser, elle rechargea une seringue, et leur injecta un poison mortel. Enfin.
Puis, elle monta dans sa chambre, et pris le cadre contenant la photo de son mari. Elle l’embrassa. Puis dans un geste soudain et violent, elle le jeta dans le feu dans un cri de rage.

Enfin, elle sortit une boîte à pharmacie de sa table de chevet. Elle l’ouvrit et en tira un attirail de cutters et de couteaux tranchants. Elle choisit son arme, et d’un geste décidé, taillada chacun de ses poignets.

Ses dernières pensées furent pour cette vie gâchée. Au commencement, ils étaient cette famille joyeuse, presque modèle. Puis le temps et le choc des générations les avaient séparés, et ils étaient d’abord devenus ennemis, et enfin simple étrangers les uns aux yeux des autres.

Une dernière larme roula sur la joue...
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