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B.R.U.M.E, mon espoir.

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Elenthya

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Jour 0.

- Tout ira bien, Ely.

- Je sais.

- Votre bébé est en pleine forme. Vos résultats d’analyses sont encourageants. Le transfert se passera bien.

- J’espère, oui...

- Avez-vous des questions ? Souhaitez-vous qu’on revoit ensemble le protocole ?

La sage-femme me lance un regard compatissant, dans l’expectative. Ce ne serait que la troisième fois depuis qu’elle est venue me chercher ce matin dans ma chambre d’hôpital, mais elle a compris que le silence me rendait plus nerveuse encore.

Je murmure d’une petite voix.

-...Oui.

Son sourire s’affirme. Elle ouvre son classeur, me présente des fiches et des dessins que je connais par cœur. Son laïus évolue d’une fois à l’autre, mais reste fondamentalement le même. Je me penche et fais mine d’écouter, mais j’avoue qu’elle pourrait me réciter une recette de cuisine que cela reviendrait au même. Je ne l’entends pas. Mon esprit vagabonde déjà.

C’est le jour J. Je viens de passer la porte du surnommé « Service des Brumes ». Mon cœur bat fort, ça fait des années que j’espère pouvoir y entrer. Des années.

Dans mon ventre, je sens un léger tressaillement. J’ai peur. Et en même temps, j’ai hâte.

Courage, mon petit amour. Quand tu seras dehors, tu n’auras plus rien à craindre, j’en suis sûre.

***

J + 22.

- J’ai pris un jour de congé. Je retourne aux Brumes, aujourd’hui.

- Encore ?

- Tu sais que je n’aime pas le laisser tout seul. Il a besoin de moi.

- Mais il n’est pas seul, justement. Et il est plus que jamais en sécurité.

- Oui. Mais... ce n’est pas pareil. Tu ne peux pas comprendre.

- Non, pas tout à fait. Mais je t’aime quand même, Ely.

Je souris. Il m’embrasse dans le cou, puis pose ses mains sur mon ventre encore flasque, et le caresse avec douceur. J’ai un peu honte malgré moi. Ça fait trois semaines maintenant, mais mon corps me paraît toujours lourd et comme abimé, déformé, anormal. Je sais pourtant que je n’ai pas à m’en faire, que la nature doit faire son chemin. « Neuf mois pour faire, neuf mois pour défaire ! Laissez-vous le temps ! » me répétaient les sages-femmes en riant, quand elles surprenaient mon regard déçu alors que j’examinais ma silhouette, à la maternité.

Et encore. Je n’ai même pas tenu neuf mois. À peine quatre. Quatre malheureux petits mois. C’est le maximum que mon corps pouvait supporter, avant l’inévitable déchéance.

Hypertension Artérielle Gravidique. Pré-éclampsie. RCIU. HELLP Syndrome. Crise éclamptique.

MFIU. « Mort Fœtale In Utéro »...

Tant de joyeusetés médicales, que j’ai expérimentées au fil de mes grossesses désastreuses. Toutes des échecs. J’en pleurais encore, il n’y a pas si longtemps.

Jusqu’à ce que les Brumes répondent enfin à mon appel, et acceptent mon dossier.

***

J 0.

- Anesthésie en place. Première incision.

Je déglutis. J’ai refusé le masque et le casque insonorisé. Je n’aurais peut-être pas dû, finalement. Même si je ne vois rien, j’entends tout.

Autour de moi, les machines des Brumes s’activent en ronronnant. Ça s’agite derrière le drap qui me cache tout ce qui se passe en-dessous de mes côtes.

Une voix familière retentit dans le haut-parleur. La sage-femme.

- On a commencé la césarienne, Ely. Tout se passe bien.

Les secondes défilent. Je ne sens rien. C’est un soulagement, mais ça reste inquiétant. La table vibre, et de temps en temps mon corps frissonne. Comme si on farfouillait en moi en toute impunité. Je serre les poings. Du nerf, ma grande !

Soudain les lumières décroissent. Je sais ce que ça signifie, et mon cœur accélère encore.

- Ouverture poche amniotique.

Mes expériences malheureuses ont au moins eu un intérêt : le jargon médical, je connais. Ils ont atteint ton refuge. Trop de lumière blesserait tes yeux encore immatures. Et les machines n’ont pas besoin de voir, elles.

- Mise en place du cordon artificiel.

Un bref claquement humide survient. Puis plus rien. Un ronronnement inédit m’interpelle. C’est comme si toute la pièce se mettait à vivre et vibrer. Un des bras articulés au-dessus de moi s’illumine.

- Séparation complète. Placenta artificiel opérationnel. Fœtus stable.

J’ai les larmes aux yeux.

- Récupération du liquide. Synthèse amniotique en cours. Déploiement de la Bulle Gestationnelle.

Voilà. Ça veut dire que tu ne dépends plus de moi, de mon corps incapable d’aller jusqu’au bout.

Enfin.

***

J + 22.

Je savoure mon café avec un plaisir coupable. Arrêter la cigarette, je l’ai fait il y a déjà des années, sans trop de difficultés. Mais le café... Qu’est-ce que ça m’avait manqué !

Devant la porte du service, je contemple l’affichage, dubitative comme toujours.

« Centre de Biomécanique et de Reproduction Utérine Médicale Externe »

Un drôle de nom quand on y pense. Très bancal. On sent que ça tient davantage à la beauté de l’acronyme : BRUME. Quand les médecins décident de se mettre à la poésie...

Mais après tout, il y a pire. L’hôpital où j’ai été suivie pendant des années avait nommé le bâtiment Maternité-Pédiatrie « pôle de Gynécologie Obstétrique et Réanimation de l’Enfant ».

Oui, ça faisait donc GORE. Bonjour le malaise, non ? « Pour ma grossesse ? Je suis suivie au Pôle GORE ! ». Quelle horreur.

Je manque de m’étouffer avec mon café, prise d’un fou rire nerveux.

***

J0.

- Bulle stable. Extraction.

- Ely ? Regardez.

J’ai déjà les yeux grands ouverts dans la pénombre. Le bras mécanique se rétracte doucement, et la Bulle apparaît de derrière le drap.

Les parois sont déjà en train de s’opacifier, pour respecter la nature et ton obscurité pendant encore cinq mois. Mais je te vois. Si petit, si fragile, toi qui flottes et ondules dans ta bulle désormais extra-utérine. Tes poings minuscules qui s’ouvrent et se resserrent, tes petits sursauts, comme étonnés ou indignés.

Tes lèvres qui tètent et frémissent. Tes yeux qui s’ouvrent, laiteux, attentifs. À cette distance, tu ne peux pas me voir. Impossible. Pourtant, je suis là. Et je sais que tu le sais. Je serai toujours là pour toi. En l’attente du moment où tu seras assez grand, assez fort, où je pourrai enfin te toucher.

Tu n’es pas encore né. Pas pour les médecins ou pour la science. Mais tu vivras, mon bébé.

Pour moi, tu vis déjà.

***

J + 22.

- Bonjour, Ely. Vous ne nous quittez plus ! Comment allez-vous depuis hier ?

Je souris et réponds une banalité. J’essaie d’ignorer la légère pointe ironique dans la voix de l’infirmier. Encore un qui croit que je devrais couper le cordon.

Ou pire encore, que c’est anormal de vouloir être là en permanence.

- Comment va-t-il ?

- Il se porte comme un charme. Rien à signaler cette nuit. Je vous rappelle que vous avez rendez-vous avec la psy tout à l’heure ?

- Oui, merci.

En remontant le couloir, je me retiens de lever les yeux au ciel. Un suivi psychiatrique... C’est le protocole des Brumes qui veut ça. Après tout, les grossesses utérines externes médicalisées et ce qu’elles causent dans la tête des futures mères, c’est encore un domaine quasi-fantaisiste. Il faut s’y plier.

J’entre dans le box minuscule, dépose mes affaires dans un coin et vais m’assoir sur le divan en plastique blanc. J’ai encore oublié mon oreiller. Tant pis.

Je soulève mon T-shirt, sangle mon ventre dans l’énorme ceinture couverte de capteurs, place minutieusement chaque détecteur à mes poignets, ma poitrine, ma gorge. Puis je m’allonge et attrape la télécommande, habituée. Les lumières s’éteignent.

À mes côtés, le berceau ronronne un peu plus fort. J’attends que mes yeux se fassent à la pénombre. La Bulle devient peu à peu transparente, et je te vois, qui baignes en toute innocence dans ton liquide amniotique. J’appuie sur un autre bouton, et un moniteur affiche mes constantes vitales : mon pouls, ma respiration. Ma voix. Tous mes bruits internes.

La Bulle te transmet tout. Tout ce que tu entendais quand je t’avais encore en moi, rien que pour moi. Tu sursautes, tu écarquilles les yeux. Je pose une main avec douceur sur la Bulle. Puis je commence à parler. À te parler, comme je faisais déjà, avant.

Tu te détends davantage, tu écoutes. Je vois tes constantes s’améliorer, ta vitalité s’affirmer. Je souris. Je ferme les yeux.

Encore quatre mois et demi, mon bébé.

PRIX

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Antino · il y a
Je viens de relire votre texte et je le trouve toujours aussi bon. J'ai beau le connaitre, il me chamboule toujours autant. Encore bravo et merci pour cette histoire. Bonne soirée
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Elenthya · il y a
Bonsoir et merci pour ce nouveau témoignage. Cette participation au concours fut une très belle expérience pour moi aussi. Bonne continuation à vous!
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Elenthya · il y a
Bonjour et merci pour votre commentaire. L'initiative sur le forum est intéressante, j'y passerai peut-être si mes actuels projets d'écriture me le permettent. Une belle journée et une bonne continuation à vous!
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Dessine moi un mouton · il y a
bonne chance pour la suite!
n'hésiter pas à critiquer mon texte

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Pédro · il y a
et oui j'attends avec impatience la suite. bonne année 2018
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Elenthya · il y a
Merci Pedro pour votre soutien! Bonne année à vous aussi!
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Pédro · il y a
excellent . on en demande encore
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Xav · il y a
Très émouvant! Belle écriture....Bon courage
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Elenthya · il y a
Merci pour votre soutien! Une belle et heureuse année 2018.
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Frédéric Jacques · il y a
J'aime, je vote
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Elenthya · il y a
Merci, bonne année à vous!
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Patrick Peronne · il y a
Le choix de proposer le texte à partir d'une chronologie alternée renforce la curiosité du lecteur. Des "détails" comme l'HTA et pour une parturiente le risque d'éclampsie donnent une crédibilité à un texte bien tenu, bien rythmé et bien écrit. Mon vote et mes vœux pour 2018.
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Elenthya · il y a
Merci pour ce commentaire éclairé et pour votre soutien. Je vous souhaite une belle et heureuse année 2018.
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Elenthya · il y a
Merci pour l'invitation et pour votre soutien! Bonne année 2018!
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Marco Lestelle · il y a
Felicitations
On attend la suite...
Bises et bonne année

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Elenthya · il y a
Merci Marco ;-) Bises et bonne année!
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