Aymeric

il y a
3 min
902
lectures
15
En compétition
Image de Printemps 2021
La télévision réveille Aymeric à sept heures. Comme dans la majorité des foyers, elle est programmée pour afficher la chaîne de la nature. Le premier réflexe du matin d’Aymeric est d’y faire apparaître le cours de l’eau. L’icône d’un flash spécial clignote au bas de l’écran. Aymeric clique. Les Eco-warriors ont encore posé une bombe. « Connards » marmonne Aymeric en se grattant vaguement les couilles. Cette nuit, ils se sont attaqués au siège de Vivendi. Aymeric pénètre dans la cabine de douche. Il huile son corps, se frictionne au sable fin et le racle soigneusement. Méticuleux, il dose l’eau réservée à sa toilette intime et au brossage des dents. II avale l’eau de rinçage et jette le sac poubelle des toilettes. Il affiche la météo sur la télévision. Le mercure va encore grimper en cette journée de printemps. Il choisit une chemise antibactérienne légère à manches longues, un pantalon de toile claire et son panama préféré. Il repasse dans la salle de bains, applique de l’écran total sur ses mains et son visage. Avant de partir, il donne des grillons à son caméléon.

Il prend son vélo sur le parking de l’immeuble et se rend aux Verts-Ruisseaux. Il y est D-J animateur pour retraités aisés. Dans sa jeunesse, il organisait des raves, aujourd’hui, à 60 ans passés, il fait danser les pensionnaires sur les gros tubes des années 80, une musique qui l’a toujours fait vomir. Ce boulot a des compensations. Les vieux sont riches, ils ont de quoi se payer de l’herbe bien grasse. Avec le prix de l’eau, cette saloperie est encore plus chère que lorsqu’elle était illégale. Les vieux tremblent trop pour rouler, alors Aymeric s’en charge contre une enveloppe de temps en temps. Un jour, Isabelle, une pensionnaire qui le draguait lui avait offert une pleine enveloppe de têtes pour ses étrennes. Pour la remercier, il l’avait un peu touché dans les toilettes le soir du Réveillon. Elle avait insisté pour lui montrer son tatouage, il était heureusement arrivé à s’enfuir avant qu’elle ne lui fasse admirer son dauphin.

Après avoir passé la matinée à animer un atelier de graff, il déjeune avec ses collègues. Il fournit régulièrement deux d’entre eux en eau. S’il n’est pas vraiment dealer, il connaît du monde. Les réseaux n’ont pas changé depuis l’ecstasy, l’eau transite par les mêmes filières que la dope. Lui-même n’est pas un gros consommateur, il n’a même pas d’aquarium. À la fin du repas, un pensionnaire le prend à part. Malgré les progrès dans la prévention de la sénilité, Aymeric peut dire que celui-ci ne gardera pas sa lucidité longtemps. Il a vu le phénomène trop souvent pour s’y tromper. Les médicaments cessent soudain de faire leur effet, et la dégénérescence est brutale. L’ancêtre en a pour une semaine avant de virer légume. Il ne contrôle déjà plus ses sphincters : le pantalon large ne réussit pas à cacher les couches-culottes, une nette odeur d’urine et d’excréments flotte autour de lui.

Il veut de l’eau, beaucoup d’eau, prendre un bain comme dans sa jeunesse. Son vocabulaire est altéré, il s’énerve et s’embrouille dans ses suppliques, tape du pied comme un vieil enfant capricieux.

Aymeric réfléchit. Il n’a pas vu de baignoire depuis des années, mais si le vieux peut payer cash, il devrait pouvoir lui fournir ça. Deux coups de fil suffisent pour monter le plan.

Aymeric passe l’après-midi à préparer le bal du soir et à tempérer l’enthousiasme des pensionnaires pour le hip-hop. Encore une fracture du bassin chez un fossile et il est viré. Son client n’apparaît pas à la soirée : comme convenu, il attend la livraison dans sa chambre.

Aymeric profite d’une série de slows pour réceptionner l’eau à l’arrière du complexe. Les trafiquants silencieux font rouler le long container dans les couloirs mauve pâle. Ils arrivent devant la chambre 411, dans laquelle ils entrent sans frapper. De l’argent change de mains. Avant de partir, un des livreurs montre le système de thermostat et grommelle que l’eau restera longtemps à la bonne température. Le retraité exulte. Il s’affaire dans la pièce encombrée, allant d’un bibelot à l’autre, touchant furtivement les médailles de descente alignées dans une vitrine. Il met la main dans l’eau pour en apprécier la température, revient à ses récompenses sportives adorées. Aymeric sait où il veut en venir : il a trop entendu de délires nostalgiques pour en être vraiment touché. Il se force à les écouter quand ils proviennent d’un bon client comme celui-ci, mais ce soir, il n’a pas le temps. Il s’excuse de ne pouvoir rester, la soirée l’attend, il ne peut s’absenter plus longtemps. Il sort, soulagé, de la chambre nauséabonde.

Il retrouve sa place aux platines juste avant la fin des slows. Trois heures durant, il alterne dance, funk et rock traditionnel. Il termine enfin le bal par un morceau disco, ridicule même pour les octogénaires.

La salle en ordre, les dernières cannettes ramassées, il retourne à la chambre 411, frappe trois coups, sans réponse. Il ouvre alors la porte, fixe le corps. Malgré le sac plastique rempli de médailles attaché à son cou, le vieux a dû s’agiter sur la fin car la moquette est trempée autour du container. Aymeric se secoue, détache le sac, le pose par terre, saisit le mort et le couche avec précaution sur le lit. Il retourne près du container, le regarde longuement. Il se déshabille et plie avec soin ses vêtements sur le dossier d’une chaise. Il entre dans l’eau et pousse un soupir de bien-être. Suicide par noyade : cet homme savait vivre.
15

Un petit mot pour l'auteur ? 28 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Gilles De Bert
Gilles De Bert · il y a
Fiction ou réalité proche ? là est la question. J'ai adoré ce récit, je n'ais qu'un seul regret...... de ne pas l'avoir écrit.
Encore bravo.

Image de Elisabeth Rigal
Elisabeth Rigal · il y a
Ce n'est pas pour faire de la retape, mais si vous voulez, allez voir "Adam" en publication libre, il devrait vous plaire.
Image de Elisabeth Rigal
Elisabeth Rigal · il y a
Décidément, merci, Gilles. C'est le plus joli compliment que l'on puisse me faire
Image de Janis Adoro
Janis Adoro · il y a
On nage en eaux troubles dans ce futur paradisiaque pas si improbable
Image de Elisabeth Rigal
Elisabeth Rigal · il y a
C'est exactement le terme : trouble.
Image de Viktor September
Viktor September · il y a
J'adore votre humour et la juxtaposition de vos adjectifs...
Image de Elisabeth Rigal
Elisabeth Rigal · il y a
Merci Viktor, pour avoir détecté de l'humour
Image de B Marcheur
B Marcheur · il y a
Un monde qui se dessèche complètement, mais en musique!
Image de Elisabeth Rigal
Elisabeth Rigal · il y a
Oui, monde sec, cœur sec d'Aymeric, heureusement la réalité est plus joyeuse
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une œuvre originale, d'une cruauté déconcertante et réaliste !
Image de Elisabeth Rigal
Elisabeth Rigal · il y a
Cruauté ou réalisme ? Dans tous les cas, merci pour votre petit mot
Image de François B.
François B. · il y a
Étonnant. Je me demandais ce qui m'attendait pour mes vieux jours... me voilà préparé...
Image de Elisabeth Rigal
Elisabeth Rigal · il y a
N'allez pas stocker de l'eau tout de suite, François, on a encore quelques années devant nous !
Image de Ombrage lafanelle
Ombrage lafanelle · il y a
Texte très original qui dénonce le gaspillage moderne
Image de Elisabeth Rigal
Elisabeth Rigal · il y a
Merci pour Ombrage, c'est exactement ça
Image de Gisèle Bry
Gisèle Bry · il y a
L'eau, un produit de luxe ! Texte intéressant j'aime !
Image de Elisabeth Rigal
Elisabeth Rigal · il y a
Merci, Gisèle, heureusement, c'est une grossière exagération
Image de Les Histoires de RAC
Les Histoires de RAC · il y a
Une bonne dose de cynisme et une lecture à 2 niveaux, j'adhère & j'adoRe ♫ (peut-être aimerez-vous LE MONDE DES CST chez moi dans un genre similaire)
Image de Elisabeth Rigal
Elisabeth Rigal · il y a
Cynisme ou réalisme ? Tout peut arriver, on le voit aujourd'hui, merci de votre commentaire
Image de Les Histoires de RAC
Les Histoires de RAC · il y a
Pour pouvoir être cynique, il faut déjà être un peu réaliste ♪
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Une brutale réalité .
Un texte atypique .

Image de Elisabeth Rigal
Elisabeth Rigal · il y a
Merci de votre petit mot, j'aime bien le terme atypique

Vous aimerez aussi !