3
min

Aventureuses actions

Image de Ulysse 21

Ulysse 21

154 lectures

11

Qualifié

A la manière d'Alphonse Allais

Je me trouvais la semaine dernière avec mon bon ami le Capitaine Rap au « Café du belvédère » de Portencieux (Calvados), un établissement qui, comme son nom ne l'indique pas – et le pourrait-il? – n'est pas au bord de la mer, ni d'un quelconque cours d'eau, mais juste en face de la gare où j'ai pris l'habitude, une fois n'est pas coutume, de poster les articles qui font la joie des connaisseurs du « Petit Parisien », journal à un sou, ou peu s'en faut, et dont je recommande la lecture et l'achat. N'ayez pas scrupule, pour tout abonnement, à vous recommander de l'auteur de cet article : je reçois 10 %. Parfois.

Nous discutions , mon ami et moi, de choses et d'autres, ce qui est en général le cas lorsque nous nous rencontrons au retour de l'un de ces voyages qui ont fait son succès dans la bonne société parisienne, et dans quelques bars portuaires de Lisbonne à Caracas où le bon Capitaine Rap a ses habitudes et de vieilles connaissances dont il apprécie la jeunesse.

Nous sirotions une absinthe tout en dissertant sur le retour de pratiques bistrotières issues du XIXème siècle. L'époque est à la nostalgie : Alphonse Allais n'est-il pas devenu l'un des poètes du rire du Printemps des Poètes 2009, ce qui l'aurait bien fait marrer.

Fut-ce le changement de la direction du vent, ou l'augmentation de l'intensité des voix, toujours est-il que le Capitaine Rap et moi tendîmes l'oreille – chacun la nôtre, cela va de soi, comme dirait le Bombyx du mûrier – pour surprendre la conversation de nos deux voisins de terrasse.

C'étaient deux bourgeois bien mis, comme vous et moi, quoique vous... mais simplement, plutôt sur leur 29 que sur leur 31, encore que (me fait signe le Capitaine Rap, dont je balaie d'un geste la dénégation, je saurai plus tard qu'en fait, il éloignait une guêpe malencontreusement posée sur son nez) qui discutaient, d'une voix assez forte pour que nous ayons pu suivre toute la conversation, des fluctuations imprévisibles de la Bourse et de certains (aventureux) placements avantageux. Le plus rond était un banquier, je l'aurais parié, j'ai le flair pour ces choses là, ou un sénateur (quand j'ai le rhume des foins). Le second paraissait être un client et ami, le tutoiement étant un critère de proximité intime, il ne me viendrait pas à l'idée de tutoyer mon banquier, ce vieux salopard.

Je vais essayer de retranscrire la conversation surprise en cette fin d'après-midi, souhaitant que « le Petit Parisien » m'achète fort cher ce texte : ce sera la première fois qu'un banquier m'aura rapporté trois sous.
Le banquier :
— Mais non, mon cher, n'en fais rien, joue donc sur le long terme, attends donc..
Le client :
— Mais moi, je veux bien attendre et ne pas vendre ! Mais c'est toi-même, mon cher ami, qui me menace...
Le b. ( j'abrège, bien que ce ne soit pas de mon intérêt, étant payé au mot ou à la ligne, tout dépend de l'humeur de Vidal, le cochon qui décide de m'octroyer quelques subsides en échange de ma prose) :
— Mais non,ce n'est pas moi, c'est la Banque ! Bien sûr, tu as quelques découverts, mais les agios mensuels, que je t'accorde volontiers, te permettent d'attendre une meilleure tenue du marché. Tes actions...
Le c. ( Mais s'il me paie à la ligne cette fois, j'y regagne, parce que les dialogues directs sont bien plus gratifiants que la prose habituelle, où je vais rarement à la ligne) :
— Les actions que tu m'as conseillé d'acheter ! Toutes à la baisse, une vraie Bérésina ! Et pendant ce temps-là, mes emprunts courent, sur les parts que j'ai prise dans ta société immobilière...
Le b. :
— Mais tout le monde est dans ce cas !
Le c. :
— Tu parles d'une consolation ! Après la Bérésina boursière, le Titanic ! Nous coulerons donc ensemble ?
Le b. :
— Bien sûr que non ! Il faudra bien qu'un jour les gens se logent, achètent des appartements : on les vendra plus chers, c'est tout, aussitôt que les taux d'intérêts baisseront...Tiens, tu veux que je te dise, j'ai quelque chose à te proposer... approche-toi...
Le c. (qui tend le cou vers son vis à vis) :
— ...

Là, je suis obligé de reconnaître que j'ai reconstitué la suite du dialogue à partir de quelques bribes entrentendues, et des ajouts (éclairés) du Capitaine Rap, très versé dans les manipulations bancaires, ne fut-il pas marin au long cours pour la célèbre flotte luxembourgeoise ?

Le b.:
— Tu as entendu parler des actions pourries, ces trous noirs de la Bourse entretenus savamment par les banques de Paradis fiscaux ?
Le c. :
— Vaguement, je dois dire que ce n'est pas très clair.
Le b. :
— C'est exprès... mais pour nous, les banquiers... Voilà, j'ai un lot d'actions pourries à larguer, on a des primes pour ça, on essaie de les renvoyer dans d'autres paquets... Il me faut un ou deux gogos...
Le c. :
— Et tu comptes sur moi, un vieux copains d'école ? Ben, mon salaud !
Le b. (il l'aggrippe par le bras) :
— Reste là un moment : on se partage la prime, je te fais sauter tes agios, j'appuie sur un bouton et hop, effacés, les agios !..
Le c. :
— Tu peux faire ça, hop?
Le b. :
— Mais je fais ça tous les jours... pour les bons clients. Toi, je peux pas, t'es un copain, mais là, promis, je le fais... et les risques sont limités : dans le paquet d'actions, il y a, tiens toi bien , une valeur sûre, du culturel, un truc qui se dévalorise pas, même si ça ne rapporte pas grand chose, écoute bien...

Et là, je vous jure que j'ai bien entendu, d'ailleurs le Capitaine Rap vous le confirmera au retour de son prochain voyage (il a couru à la minute même à la gare pour prendre le train pour les Bermudes).
Le b. (je reprends) :
— ... pas grand chose, écoute bien, c'est un paquet de Poésie-Action...

Je n'ai pas entendu la suite, j'ai suivi le Capitaine Rap, de loin, il était déjà sur le quai, je l'ai rattrapé -le prochain train ne partait que trois heures plus tard :
— Tu as entendu ?
Il avait entendu : il me regarda d'un air désolé :
— Ces banquiers, pendant la crise, ils vendraient n'importe quoi !

PRIX

Image de Eté 2017
11

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Spirituel et fin : si seulement ces actions Poésie-Action pouvaient faire sauter la bourse. Et pour toujours !
En attendant, je m'en vais vendre allais-grement du Verlaine, acheter du Francis Ponge, attendre avec mes Rutebeuf. Parait que qu'il faut faire l'impasse sur Emily Dickinson à cause du film. Et si vous avez de l'Appolinaire, débarrassez-vous en tout de suite, c'est un conseil de mon ami Michel Rodange , poète luxembourgeois, par l'entremise de son banquier.
Je participe également au concours d'été avec une nouvelle qui, je l'espère, aurait plu à Alphonse Allais, "Entre cabot et loup". Rendez-vous :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/entre-cabot-et-loup

·
Image de A. Mimeau
A. Mimeau · il y a
belle ambiance toujours d'actualité et mieux vaut rire de ce qui nous désole
·
Image de Elisabeth Marchand
Elisabeth Marchand · il y a
"Poésie-Action", un des plus gros scandale financier du siècle enfin expliqué en détail... mon vote...
·
Image de Claire Dévas
Claire Dévas · il y a
Les banquiers sont des commerçants comme les autres : ils nous vendent leurs salades ! Mon vote pour cette "à la manière de " :-)
Permettez que je vous invite à venir rencontrer mon héroïne sortie de son histoire :-)
Votre avis serait le bienvenu, si vous avez 3mn à lui accorder :-)
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/jeanne-et-le-prete-plume

·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
La banque toujours centre des conversations ,
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Beau sujet abordé avec in bon sens d'humour ! Mon vote !
·
Image de Jean-Baptiste van Dyck
Jean-Baptiste van Dyck · il y a
Un sujet pas facile à aborder avec une patte originale. Bien joué.
·
Image de Arlo
Arlo · il y a
Au diable la malhonnêteté des banquiers manichéens. Très bien écrit avec un humour certain. Vous avez le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème" A l'air du temps" retenu pour le grand prix été poésie. Bonne journée à vous.
·

Vous aimerez aussi !

Du même thème

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

Je hais le mois d’avril. Avril, c’est froid. Avril, c’est moche. Avril, c’est comme si l’hiver était revenu juste pour t’emmerder une dernière fois. Avril, c’est comme si ...